Polémique sur l'eau du robinet

Le Monde. 04 juillet 2009

Un déni de la science", "un mépris de la médecine", "une atteinte au respect des patients". Dans une "mise au point" publiée jeudi 2 juillet, les Académies nationales de médecine et de pharmacie et l'Académie de l'eau se déclarent scandalisées par les récentes recommandations de consommation sur l'eau potable adressées aux personnes atteintes de cancer.

Ces académies font référence au texte publié la semaine dernière par le docteur David Servan-Schreiber avec le soutien du Fonds mondial pour la nature (WWF) et de plusieurs oncologues et épidémiologistes. Dans ce document, l'auteur du best-seller Anticancer conseille aux personnes atteintes d'un cancer ou à celles qui sont passées par la maladie, de "prendre des précautions et de ne boire quotidiennement de l'eau du robinet que si elles sont sûres de sa qualité".

Estimant que "ces assertions pourraient inquiéter inutilement", les académies parlent "d'imposture" et dénoncent l'absence de "démarche scientifique". David Servan-Schreiber reste impavide face à la polémique : "Il ne faut pas se moquer du principe de précaution, dit-il. Il doit être d'autant plus appliqué pour des personnes atteintes d'un cancer." Ce médiatique médecin regrette néanmoins le titre réducteur et abusif qui a accompagné, mardi 23 juin, son entretien dans Le Parisien : "Malades du cancer, ne buvez pas l'eau du robinet". "Nous n'avons pas voulu faire peur. Dans les grandes villes, comme à Paris par exemple, l'eau est de bonne qualité, simplement ce n'est pas le cas partout", précise le docteur Servan-Schreiber. "Nous voulons alerter sur les teneurs en nitrates et en pesticides dans certaines régions afin de faire progresser la qualité de l'eau du robinet partout en France", insiste Serge Orru, directeur général de WW France.

Dans leur mise au point, les académies reconnaissent que "des dépassements de normes peuvent avoir lieu et qu'il faut tout faire pour en limiter la fréquence, mais ces dépassements sont encore loin des valeurs à risque". De plus, ajoutent-elles, "aucune étude ne démontre que l'eau du robinet présente un risque pour les malades du cancer".

Le docteur Annie Sasco, épidémiologiste à l'Inserm et membre du comité scientifique soutenant le docteur Servan-Schreiber, reconnaît qu'"il n'y a pas d'étude épidémiologique sur le rôle de l'eau comme facteur d'aggravation du cancer, mais nous savons qu'il peut y avoir dans l'eau des composés potentiellement cancérigènes". Le récent avis de l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement (Afsset) consacré aux liens entre environnement et cancer plaide d'ailleurs en faveur d'une logique de précaution (Le Monde du 3 juillet).

TACTIQUE

"Mon combat est de mieux protéger les personnes malades", fait valoir le docteur Servan-Schreiber. "Les débats publics suscités par les lanceurs d'alerte permettent de faire bouger les institutions et les politiques pour améliorer la santé des populations", se félicite le docteur Sasco. L'Académie de médecine ne supporte plus cette "tactique qui consiste à lancer une alerte, arguer du principe de précaution et évincer la démarche scientifique. C'est la porte ouverte à n'importe quoi", s'inquiètent les académiciens. Ces derniers avaient déjà contesté les mises en garde sur la dangerosité de certains cosmétiques pour bébés et les risques liés aux antennes de téléphonie mobile.

WWF et David Servan-Schreiber affirment avec force, qu'ils ne sont - contrairement à ce que sous-entend le communiqué des académies - "absolument pas" financés par les entreprises d'eau en bouteille.

Sandrine Blanchard

Article paru dans l'édition du 05.07.09.

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