Pourquoi le Japon a basculé

Le Monde Diplo. Edition d'octobre 2009 par Odaira Namihei

Il est significatif qu’après sa victoire historique aux législatives du 30 août 2009, le nouveau premier ministre Hatoyama Yukio (Parti démocratique du Japon) ait nommé comme secrétaire d’Etat aux services financiers et postaux M. Kamei Shizuka. Celui-ci est l’un des plus farouches opposants à la privatisation de la poste, symbole des réformes de l’ancien pouvoir libéral. Mais M. Hatoyama devra aller bien au-delà pour développer le marché intérieur et affirmer l’autonomie du Japon face aux Etats-Unis.

Par Odaira Namihei

« Ayons du courage et croyons en l’avenir. Ayons du courage, le cœur libre et empli de paix. » Ces paroles, M. Hatoyama Yukio, le nouveau premier ministre japonais, ne les a pas prononcées lors de son discours d’investiture le 16 septembre 2009 ni au lendemain de la victoire historique de son parti, le Parti démocratique du Japon (PDJ), sur l’hégémonique Parti libéral-démocrate (PLD), aux élections législatives du 30 août. Elles sont tirées d’une chanson qu’il a enregistrée en 1988 pour tenter de se faire un nom dans le paysage politique nippon.

A l’époque, le PLD dominait encore le pays. L’Archipel vivait dans l’opulence. Les sociétés nippones s’apprêtaient à « acheter le monde (1) » et le pays tirait une certaine fierté à voir l’Occident tenter de reproduire le « modèle japonais ». Dans l’ensemble, la population adhérait aux choix formulés par l’Etat : ils avaient permis à l’économie nationale de se hisser au deuxième rang mondial, et la richesse produite était redistribuée de façon relativement équitable par l’intermédiaire des entreprises, qui jouaient le rôle de régulateur social. Mais l’éclatement de la bulle spéculative au début des années 1990, qui s’est accompagné d’un profond bouleversement de l’environnement international, a plongé le Japon dans une crise sans précédent. Le PLD a tenté d’y remédier, sans succès.

Tandis que « chômage », « précarité » et « pauvreté » devenaient des termes courants dans les journaux de l’Archipel, le gouvernement libéral-démocrate a joué la carte de la mondialisation. Sous la pression des Etats-Unis, il a accéléré la déréglementation de l’économie, sans que ce mouvement soit compensé par des mesures sociales adéquates. Le sort réservé à des milliers de salariés précaires lâchés par les entreprises a profondément ému la population. En voyant, en décembre 2008, plusieurs centaines d’entre eux camper dans un parc de Tokyo pendant plusieurs jours, les Japonais ont pris conscience de la nécessité de changer et de revoir le fonctionnement de la société (2). Les responsables du Parti démocratique ont saisi ce besoin. Concoctant un programme faisant la part belle à une redistribution des richesses, ils ont promis des aides familiales, des subventions à l’agriculture ou encore la gratuité de l’enseignement au lycée. Les libéraux-démocrates ont, pour leur part, continué à défendre la nécessité de poursuivre les réformes, affirmant qu’elles portaient leurs fruits. L’annonce, à la mi-août, d’un retour de la croissance, avec une progression du produit intérieur brut (PIB) de 3,7 % en rythme annuel au deuxième trimestre — après un fort recul au quatrième trimestre 2008 (— 13,1 %) et au premier trimestre 2009 (— 11,7 %)—, n’a cependant pas suffi pour retourner l’opinion publique.

Vers la fin d’une
bureaucratie omniprésente

La publication des chiffres du chômage de juillet 2009, à la veille du scrutin législatif, a sans doute conforté les électeurs dans leur souhait de changer la donne. Avec 5,7 %, le chômage a atteint à cette date un niveau jamais égalé depuis 1953. Il touche particulièrement les jeunes de 15 à 24 ans, 9,9 % d’entre eux se trouvant officiellement sans emploi. Comme l’explique Mme Amamiya Karin, l’une des porte-parole de cette jeunesse en situation précaire, le « sentiment de rejet à l’égard du PLD a atteint un tel niveau qu’il fallait en finir (3) ».

En votant massivement pour le Parti démocratique, les Japonais ont manifesté leur désir de partage et de justice sociale. En donnant leurs voix à un grand nombre de jeunes candidats et de candidates présentés par le PDJ et pratiquement inconnus sur la scène politique, ils ont également voulu apporter un peu de sang neuf à une classe politique vieillissante incapable de saisir les changements structurels de la société (sur les dix-huit membres du gouvernement Hatoyama, quatorze occupent pour la première fois un poste ministériel, dont le premier ministre). Ils espèrent que l’alternance, la première digne de ce nom depuis 1955, va permettre de bouleverser le fonctionnement du pays et de passer d’une politique décidée par la bureaucratie à une politique voulue par les citoyens.

Dans leur programme électoral, les démocrates en ont fait une de leurs priorités, conscients du divorce qui existait entre la population et une administration ayant perdu son dynamisme d’antan. La création d’un Bureau de la stratégie natio- nale (BSN), directement rattaché au premier ministre, et d’un Conseil des réformes administratives vise à ramener la confiance de la population à l’égard des fonctionnaires. Elle tend également à donner aux responsables politiques les moyens d’élaborer le budget, et donc les priorités — jusqu’alors, ces choix émanaient… des fonctionnaires du ministère des finances. En confiant la direction du BSN à M. Kan Naoto, qui devient par la même occasion premier ministre adjoint, M. Hatoyama adresse un signal fort aux bureaucrates. Ancien ministre de la santé, M. Kan s’est rendu célèbre en 1996, lorsqu’il a amené l’administration à reconnaître sa responsabilité dans l’équivalent japonais du scandale du sang contaminé. Issu de la « société civile », c’est un homme de conviction qui incarne cette volonté de rompre avec les méthodes passées.

M. Okada Katsuya hérite du portefeuille des affaires étrangères. Sa principale mission est de couper le cordon ombilical avec les Etats-Unis, notamment en renforçant les liens avec les voisins asiatiques. Un sujet délicat quand on sait que le Japon abrite encore quelque quatre-vingt-cinq bases américaines (quarante mille soldats) et que, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’Archipel s’est pratiquement toujours aligné sur les décisions prises outre-Pacifique.

L’annonce faite par M. Hatoyama d’une réduction de 25 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020 (par rapport à 1990) tranche avec la frilosité américaine ; elle constituera un premier test. Le Japon espère compter dans les négociations, lors de la Conférence de Copenhague, en décembre prochain. C’est à M. Ozawa Sakihito qu’il revient de la mettre en application, à la tête du ministère de l’environnement. Un choix judicieux puisque cet ancien banquier a dirigé entre 2004 et 2006 la commission chargée des questions environnementales à la Chambre des représentants.

Cela suffira-t-il à redonner le sourire à la population ? Pas si sûr. Dans une tribune publiée par The New York Times, l’écrivain Murakami Ryû soulignait le manque d’enthousiasme de ses compatriotes à l’annonce des résultats des élections du 30 août. « Ils ont compris qu’aucun gouvernement n’était en mesure de régler tous leurs problèmes, écrivait-il. C’est une bonne chose, cela montre que le Japon est enfin devenu adulte (4). » Un point de vue que partage Mme Amamiya. La jeune femme explique que l’arrivée au pouvoir du PDJ n’est pas considérée comme la panacée par celles et ceux qui connaissent la précarité et les difficultés de la vie.

Selon les statistiques nationales (5), la proportion des foyers ayant un revenu annuel inférieur à 3 millions de yens (22 300 euros) est passée de 9,3 % en 1997 à 12,3 % en 2006. Dans le même temps, celui d’une famille avec enfants a, en moyenne, baissé de 7,6 millions de yens (57 200 euros) à 6,9 millions de yens (51 300 euros). Pour remédier à cette régression, le Parti démocratique a promis, entre autres, le versement d’une allocation familiale mensuelle de 26 000 yens (195 euros) par enfant jusqu’à la fin du collège, ainsi que la gratuité de l’enseignement au lycée.

Toutefois, si la marge financière du gouvernement demeure faible aux yeux de tous, les électeurs semblent avoir été sensibles à la volonté affichée par les démocrates de reconstruire une société plus juste. La nomination de M. Fujii Hirohisa aux finances — il a déjà dirigé le ministère en 1993-1994 — a pour objectif de « rassurer les marchés », inquiets du risque d’une dérive des dépenses publiques, mais aussi les Japonais, qui apprécient de voir leur destin placé entre des mains expérimentées. De son côté, M. Kamei Shizuka, secrétaire d’Etat aux services financiers et postaux, qui avait quitté le Parti libéral lors de la privatisation de la poste, a d’emblée déclaré lors d’une conférence de presse : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour reconstruire le Japon, qui a été dévasté par l’économie de libre marché (6). »

Toutefois, il en faudra davantage pour ramener la confiance et éliminer les doutes. Le Parti démocratique a notamment promis d’abroger la loi sur le travail intérimaire dans l’industrie, qui favorise le recours aux contrats précaires. En 2008, plus de 34,1 % de la population active travaillait avec un statut de salarié contractuel, à durée déterminée, en intérim ou à temps partiel (7). Pourtant, M. Sekine Shuichiro, secrétaire général du Syndicat des intérimaires (haken yunion), a rapporté les résultats d’une enquête menée auprès de plusieurs candidats du Parti démocratique dans le Kansai (région d’Osaka), montrant que certains d’entre eux étaient clairement opposés à sa suppression (8).

Cela démontre à quel point ce sujet, délicat, exigera de la part du nouveau gouvernement un courage politique exceptionnel. Il espère parvenir à appliquer cette mesure « sans effrayer les entreprises ». Celles-ci menacent de délocaliser leur production si la flexibilité de l’emploi est remise en cause et si le salaire minimum est augmenté à un niveau jugé insupportable.

Pour trouver les moyens de ses ambitions, il reste au premier ministre à espérer que le début de reprise enregistrée au second trimestre de 2009 se confirmera. Cela dépend de la croissance en Chine (qui s’est rapidement rétablie grâce aux injections massives de fonds publics) et de l’état réel de l’économie occidentale. En effet, le Japon demeure très dépendant des marchés extérieurs. La demande intérieure reste encore fragile. Seule une amélioration de l’emploi et des revenus pourrait relancer la consommation et assurer une meilleure stabilité économique. Devant ce chantier et face aux attentes de ses concitoyens, il est probable que le nouveau chef du gouvernement a dû se souvenir des paroles de sa chanson : « Ayons du courage et croyons en l’avenir. » La méthode Coué a parfois du bon.



(1) Pierre-Antoine Donnet, Le Japon achète le monde, Le Seuil, Paris, 1991.

(2) Cf. Manière de voir, n° 105, « Le Japon méconnu », juin-juillet 2009.

(3) Shûkan Kinyôbi, Tokyo, 4 septembre 2009.

(4) The New York Times, 7 septembre 2009.

(5) Shûkan Kinyôbi, 28 août 2009.

(6) Agence France-Presse, Tokyo, 16 septembre 2009.

(7) Nihon Keizai Shimbun, Tokyo, 13 juillet 2009.

(8) Hiseiki Rôdô Tsûshin, Tokyo, 25 août 2009.

 

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