Quand le développement durable se transforme en néocolonialisme vert

Basta mag. 14 décembre 2009

Dans l’Etat d’Oaxaca, au Sud du Mexique, des multinationales européennes tentent d’implanter de gigantesques fermes éoliennes pour compenser leurs émissions de CO2. Ces projets estampillés écologiques se font au détriment des populations locales et menacent leurs ressources alimentaires. Betina Cruz Velásquez raconte la résistance à ce néocolonialisme vert. Un exemple des dérives du business vert induit par le marché des droits à polluer.

 

Betina Cruz Velásquez vit dans l’Isthme de Tehuantepec (Etat d’Oaxaca, Mexique). Elle participe à un mouvement de résistance aux fermes éoliennes que les multinationales installent dans les pays du Sud.

Quelles solutions proposez-vous à la crise climatique ?

J’espère que les solutions au changement climatique viendront d’en bas, qu’elles seront construites à partir de l’expérience du mouvement global des exclus et des victimes du changement climatique. Je n’attends rien de Copenhague, mais du mouvement international qui se bat pour de vraies solutions.

Dans nos communautés, nous n’avons pas une consommation d’énergie très élevée, et ça ne signifie pas que nous en vivons mal. Pour nous, les appels à augmenter la production d’énergie sont mauvais. Bien sûr, il est nécessaire de trouver de nouvelles sources d’énergies renouvelables, comme l’éolien. Mais nous devons nous assurer que ce soit basé sur les besoins des peuples, et non imposé par les besoins du marché et des multinationales. Nous avons été accusés de ne pas vouloir nous développer. Alors que ce que nous voulons, c’est un mode de développement qui diffère de celui qui nous est imposé.

Que pensez-vous des solutions basées sur le marché, présentées comme pouvant résoudre la crise climatique ?

Les fermes éoliennes du Mexique ont été présentées comme s’intégrant dans les soi-disant « mécanismes de développement propre » et reçoivent des subventions dans le cadre de ce programme. Mais le combat contre le changement climatique ne pourra être gagné en marchandisant nos vies, car c’est justement cela qui a été l’une des plus grandes racines du changement climatique. Pour résoudre la crise climatique, les projets d’énergie renouvelable, qu’il s’agisse de l’éolien, du solaire ou de la géothermie, ne peuvent être vus comme du business.

Pour trouver de vraies solutions à la crise climatique, il ne suffit pas de commencer à produire de l’énergie renouvelable. Nous avons également besoin de nous attaquer à la consommation d’énergie excessive, particulièrement dans le Nord. Nous ne pouvons pas continuer à produire de l’énergie pour faire face à ces excès, si le prix à payer c’est l’utilisation pour ces énergies de terres destinées à produire notre nourriture.

Pourquoi résistez-vous à ces projets d’énergie renouvelable ?

Au motif de développer les énergies renouvelables, les grandes entreprises occupent notre terre avec des éoliennes. L’agriculture, particulièrement les cultures de maïs, c’est l’essence de notre région. Et elle sera complètement déplacée par ces projets de fermes éoliennes.

Le gouvernement et les entreprises nous ont expliqué que ces projets apporteraient du travail et le développement de la région. Au lieu de quoi les gens perdent leurs terres, et l’énergie produite ne bénéficie pas au peuple mexicain. Aucun investissement ne reste dans le pays. Ces firmes annoncent qu’elles vont investir trois milliards de dollars : 78% de ce montant sera investi dans l’achat de turbines en Allemagne, en Espagne ou au Danemark. Les 22% restants seront utilisés pour installer les turbines. Moins d’1% sera alloué au développement de la région. Le développement de l’éolien ne signifie pas que les autres sources d’énergie polluantes seront bannies. C’est l’inverse qui se produit : il y a des discussions autour de l’installation d’une nouvelle centrale nucléaire au Mexique.

Voilà les raisons pour lesquelles nous demandons un moratoire immédiat sur les projets de fermes éoliennes. Nous n’avons pas été consultés convenablement, et les projets de fermes éoliennes ont été réalisés avec des contrats et des baux abusifs, obtenus par des multinationales qui ont violé les accords exigeant une consultation locale pour de tels projets.

Ces expériences nous ont amenés à penser que nous devons analyser avec attention ce que sont les énergies alternatives. Les vraies solutions doivent être pensées de manière globale. Nous ne pouvons pas boucher un trou pendant que nous en creusons trois autres au même moment.

À quelle situation votre communauté fait-elle face ?

La plupart des firmes qui viennent pour produire de l’énergie éolienne sont d’origine espagnole : Endesa, Union Fenosa, Preneal, Iberdrola, Acciona and Gamesa. Il y a aussi des firmes françaises, suisses, allemandes et italiennes. Ces parcs éoliens font partie du plan « Puebla Panama » lancé en 2001.

Ces entreprises, en collusion avec le gouvernement mexicain, manipulent les pauvres, pour la plupart des Indiens non-hispanophones de ma communauté, pour qu’ils signent des contrats de location. Ces contrats signifient en réalité l’abandon de leurs terres pour 30 ans. Un abandon compensé par des sommes ridiculement basses : les propriétaires Indiens reçoivent 150 pesos (environ huit euros) par hectare et par an. Ils reçoivent également un versement unique de 1000 pesos (environ 50 euros) quand ils signent le contrat. Ces accords ont été présentés à notre peuple en espagnol, alors que dans la plupart des cas les gens ne parlent que le zapotèque.

Ces accords sont également trompeurs parce que les firmes ont promis que les propriétaires pourraient continuer à cultiver leurs terres. Mais le contrat inclut comme restriction que les cultures de plus de deux mètres ne peuvent être plantées. Or le maïs peut pousser plus haut. De leur côté, les firmes n’ont aucune restriction dans leur utilisation de la terre. Les baux sont de 30 ans, mais ils peuvent être automatiquement renouvelés pour 30 années. Et seules les firmes peuvent mettre fin au contrat.

Ces locations représentent une nouvelle forme de féodalisme. Les entreprises contrôlent des milliers d’hectares. Dans la ville de San Mateo del Mar, elles voulaient louer 4000 hectares, alors que la superficie totale de la commune est de 7000 hectares. C’est un manque complet de respect de notre mode de vie. Les firmes se comportent comme si nous étions des marchandises qui pourraient être achetées.

Quelles sont vos stratégies de résistance ?

Dans ma ville, Juchitán, nous avons créé une Assemblée de défense des terres et du territoire. Nous avons rejoint d’autres groupes qui rejettent ce genre de projets de fermes éoliennes et nous avons créé le Front Populaire de l’Isthme en défense de la terre, « Frente de Pueblos del Istmo en Defensa de la Tierra ». Ensemble, nous avons commencé une campagne de sensibilisation dans les zones où les fermes sont basées.

Dans le cadre de notre campagne, nous avons organisé des occupations de terres et des recours pour annuler les contrats de location. Jusqu’à présent, nous avons gagné environ 200 procès. Grâce à la mobilisation, les firmes ont accepté de révoquer les contrats des propriétaires qui avaient entamé des recours, libérant ainsi les gens des contrats draconiens.

Nous avons hérité de nos terres et nous les considérons comme communales. Elles ne peuvent donc pas être sujettes à des contrats privés. Nous commençons à faire appel auprès du Tribunal agraire, pour demander le respect de ces terres communales et exiger que les firmes quittent nos territoires. Ce sera une bataille rude, puisque le gouvernement de Oaxaca est connu pour défendre les entreprises et terroriser les communautés.

Comment avez-vous commencé à vous impliquer dans les luttes sociales ?

Je viens d’une communauté zapotèque, dont la population est majoritairement indienne. Pour nous, le maïs est la principale ressource alimentaire, et il est aussi présent dans la plupart de nos rites quotidiens. Sans le maïs, nous mourrons. J’ai rejoins la lutte pour défendre notre droit à cultiver quand les multinationales ont commencé à s’intéresser à notre terre. Je fais maintenant partie de l’Assemblée de défense des terres et du territoire de Juchitán.

Propos recueillis par Mary Lou Malig (www.focusweb.org) et Cecilia Olivet (www.tni.org), qui ont participé à la Caravane « pour le climat et la justice sociale »

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