Reclaim the Clowns : sus au militantisme triste !

Le Lot en Action mag n°9. 28 janvier 2010 Par Lémi, blogueur (Article XI)

Marre des grises réunions syndicales et du militantisme tristounet, de l’austérité made in PC, de cette extrême-gauche qui se croit supérieur parce qu’elle fait don de sa Vie à la lutte ? Vous n’êtes pas les seuls. Depuis quelques années, une nouvelle génération militante monte au créneau : des clowns, des saboteurs de 4/4, des barbouilleurs de pub, des monteurs de canulars… Revue de détails.


Militer, quoi de plus chiant ? Une hiérarchie (syndicale ou partisane) qui vous met toujours des bâtons dans les roues, des consignes absurdes, des réunions soporifiques etc, pas vraiment excitant. Idéal quand on a 50 ans et un profil de fonctionnaire grisonnant, un peu moins quand on est jeune et que les cotisations retraite ne sont pas encore au centre des préoccupations. Depuis Mai 68, le jeune s’ennuyait remisé dans les poubelles de l’histoire. La moindre velléité de rébellion était directement condamnée par de vieux barbons sermonnant : « A quoi bon ? On l’a déjà fait. En mieux. »


Et puis, Outre-Manche, quelques excités pleins d’imagination ont commencé à remettre ça en cause. Avec cette idée que les vieux cadres protestataires ne demandaient qu’à être explosés. Et qu’il fallait insuffler de la vie et de l’imagination là-dedans. Mêlant Dada, les Situs, les Diggers et leur Guerilla Theater, ils se sont lancés, ressuscitant l’agit-prop en l’affublant d’un nez rouge.
Les premiers clowns militants datent de 2003, année de fondation de l’Armée Clandestine des Clowns Insurgés et Rebelles (CIRCA). Ils sont nés en Angleterre, manifestant contre la guerre en Irak. Proches de mouvements altermondialistes, ils ont dès le début brillé par leur imagination. Dans No Logo, Naomi Klein raconte ainsi un de leurs coups d’éclats, le jour où 10 000 militants investirent la M41, autoroute londonienne à 6 voies : « Deux personnes arborant des costumes de carnaval sophistiqués avaient pris place à 10 mètres au-dessus de la route, perchées sur des échafaudages recouverts d’immense jupes à cerceaux. La police, qui regardait sans intervenir, ignorait complètement que, sous les jupes, se trouvaient des guérilleros jardiniers équipés de marteaux piqueurs et creusant des trous dans la chaussée pour planter des jeunes arbres dans l’asphalte. »


Le but des clowns ? Tourner en dérision le pouvoir, lui opposer leur imagination et leur vie plutôt que des barres de fer. John Jordan, alias colonel Klepto, un des fondateurs du Circa le résumait ainsi (voir l’article Faire la guerre avec l’amour), dans un esprit très proche du sieur Noël Godin et de ses attentats pâtissiers : « Rien ne mine davantage l’autorité que de la tourner en ridicule. »
Les clowns ont ensuite essaimé, notamment en France avec les très efficaces membres de la BAC (Brigade activiste des Clowns, qui ont fait plusieurs apparitions sur A.11, détruisant des livres interdits, gazés par les flics strasbourgeois ou lançant des cerveaux sur le Ministère de la recherche), mais aussi avec les CRS (Clowns à Responsabilité Sociale) basés à Clermont ou avec le GIGN (Groupe d’Intervention à Gros Nez) lyonnais.


S’ils sont sûrement les plus sympathiques, il n’y a pas que les clowns à s’être appropriés cet impératif d’imagination et de détournement. Des Robins des Bois d’EDF remettant l’électricité à des foyers démunis aux Déboulonneurs s’attaquant à l’agression publicitaire, en passant par les Yes Men, sérial-piégeurs du néolibéralisme, ou les Dégonflés, s’attaquant aux pneus des 4/4, la nébuleuse nouveau-militant ne cesse de grossir. Tout ce beau monde méritait bien une étude sérieuse, c’est chose faite depuis 2008, avec le très bon ouvrage de Laurent Jeanneau et Sébastien Lernould publié par les Petits Matins : « Les Nouveaux Militants ».


Les deux journalistes ont suivi ces adeptes de la désobéissance civile et créative, accouchant d’un livre interrogeant réellement les ressorts et problématiques de ce nouveau militantisme, notamment dans leur rapport au média et leur recherche d’efficacité politique. Cerise sur le gâteau, un entretien très stimulant avec le philosophe Miguel Benassayag et de nombreuses photos d’un certain Pierre-Emmanuel Weck complètent l’ouvrage.
En attendant que tu file le quérir chez ton libraire préféré ou le chaparder à la FNAC, voici quelques pistes soulevées par les auteurs.


Exploser les anciens cadres militants
S’il y a une chose qui rapproche tous ces activistes nouvelle génération, c’est bien leur volonté de faire table rase des modèles. Échaudés par l’ordre hiérarchique et l’endoctrinement régnant chez leurs prédécesseurs, ils ont préféré tout envoyé bouler plutôt que de reproduire les mêmes erreurs. Pas question de rejouer le coup de l’écervelage à La Chinoise de Godard, quand les jeunes mao se gobaient quotidiennement Le Petit livre rouge comme d’autres leurs bibles.
Deuxième point commun : ils se composent d’énergumènes qui ne sont pas vraiment le cœur de cible des partis et syndicats traditionnels. Le militantisme à la papy stal ou à la grand père CGT était finalement très uniforme, n’accueillait pas beaucoup de femmes, ni de jeunes ou de classes moyennes. Ce n’est pas le cas des mouvements estampillés « Nouveau Militant », nés dans la continuité des mouvements anti et altermondialistes. Ce que rappelle Isabelle Sommier dans « Le Renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation » (Flammarion, 2003): il y a dans ces nouveaux groupes militants une surreprésentation des jeunes, des femmes actives et des classes moyennes instruites, soit « une photographie en négatif des catégories peu attirées par le syndicalisme. »
Ces agités du bocal – clowns, barbouilleurs, dégonfleurs… - ont globalement rompu avec les pratiques hiérarchiques dominantes. L’idée est de fonctionner en tant que groupe, pas de mettre un individu en avant. La chose pouvant être poussée à l’extrême, comme lorsque certains militants du CIRCA se sont vus interdire de médias, de peur qu’ils ne tirent la clown-couverture à eux : les bougres étaient trop charismatiques.


Au final, donc, une même méfiance face à l’idée de chef, de leader. Le pouvoir castrateur de la hiérarchie est dénoncé par la plupart de ces nouveaux militants qui s’en méfient comme de la peste. Ce que souligne Benassayag : « Il faut être humble : la seule chose inacceptable, c’est de se transformer en commissaire politique. »
Dernier point, tous ces mouvements sont généralement monothématiques, pour ne pas disperser leurs forces. L’Église de la Très Sainte Consommation ne mène que des actions liées au consumérisme effréné ; les Dégonfleurs de 4X4 restent concentrés sur leur cible de prédilection ; les étudiants de Génération Précaire pilonnent exclusivement la question stage et Antonin Legrand ne parle que des mal-logés et des SDF. On pourrait y voir un manque d’ambition, mais les intéressés répondent que l’attitude est dictée par l’impératif d’efficacité : en restant focalisées sur une cible précise, leurs actions gagnent en crédibilité, et donc en répercussions. Chaque action est minutieusement pensée et répétée (à l’exemple des clowns de la BAC prenant des cours de comédie), et ces nouveaux militants font preuve d’un réel professionnalisme, qui explique sans doute en partie leur soudaine popularité médiatique.


Le rapport aux médias : répulsion / attraction

Très tôt, les nouvelles formes d’action développées par les trublions de l’engagement ont eu la faveur des médias. Quelque chose bougeait, les caméras ont suivi. Act Up est un des tous premiers précurseurs de cet aimantage des objectifs : en déroulant une capote géante sur l’Obélisque de la Place de la Concorde le premier décembre 1993, ils ont marqué le début d’une nouvelle ère, où les militants utilisent sciemment le pouvoir des médias et leur inclinaison à couvrir le Spectacle.
Depuis, Act Up a fait des petits. Au regard du nombre de militants participants aux actions (généralement très peu. Comme le soulignait ironiquement un communiqué de la BAC après une manif anti-CPE : « Ils étaient dix clowns d’après la police, dix-mille policiers d’après les clowns. »), la présence des nouveaux militants dans les médias est plutôt impressionnante. On en avait personnellement fait l’expérience lors d’une action menée par l’Appel et la Pioche appelant la chaîne Carrefour à tenir ses engagements contre la vie chère : lors de l’action proprement dite (organisation d’un pique-nique avec des produits subtilisés au magasin en impliquant les clients présents), le nombre de photographes, cameramen et journalistes dépassait largement celui des militants. Bizarre scène qui contrastait un peu avec l’idée du militantisme de base (plus qu’on est, plus qu’on agit efficacement).


La chose a culminé avec les manifestations anti-CPE. En mars 2006, les médias ne parlaient plus que de ces « Nouveaux Militants ». A Poitiers, par exemple : « Poitiers réinvente la contestation », titrait Libération, en s’émerveillant : des manifestants joyeux qui brûlent des voitures (majorettes), ont des slogans bizarres (« on est très vilains, on mange des doyens »), affublent de nez rouges leur service d’ordre et défilent en costume croisé en l’honneur du CPE, braillant « Merde aux jeunes », voilà qui changeait des habituels comptes-rendus des manifs de profs.
Depuis, ils sont partout. Les médias les aiment, ils en profitent. Augustin Legrand et les Enfants de Don Quichotte en sont sûrement la meilleure illustration, l’acteur avouant, après une immersion dans le fleuve parisien : « J’ai sauté du pont pour Dailymotion. »


Bref, tous revendiquent un rapport décomplexé aux médias : Jeudi Noir, la France qui se Lève Tôt ou Génération Précaire n’ont aucune honte à assumer l’utilisation des médias. Trop ? La frontière entre marketing et activisme se réduisant dangereusement, ils sont quelques-uns à interroger, voire à critiquer, cette immersion dans le Spectacle. Et la plupart sont d’accord pour fixer des limites à la chose, prenant l’exemple d’un José Bové débarquant sur un plateau télé sur un char à bœuf comme repoussoir ultime.
La désobéissance festive : de la Vie et de l’Imagination comme principes dominants
C’est peut être ce qui est le plus encourageant : les « Nouveaux Militants » n’ont aucune intention de sacrifier leur vie à leurs engagements et conchient joyeusement l’idéal ascétique du don de soi qui est au cœur du militantisme gauchiste depuis des lustres. A l’égal d’un Raoul Vaneigem qui nous confiait il y a quelques mois, « Je me méfierais d’un mouvement subversif qui impliquerait l’ascétisme, le sacrifice, le militantisme », ils récusent l’idée du don de soi et de la tristesse obligatoire. Les clowns symbolisent idéalement cette joie portée en bandoulière, arme que les forces de l’ordre ont le plus grand mal à enrayer, mais ils sont loin d’être les seuls. Les clowns font les clowns, les Yes Men font preuve d’une inventivité démente dans leurs pièges aux vieilles badernes [1], les faux prêtres de l’Eglise de la très Sainte Consommation mettent en place des cérémoniels mystiques pleins d’invention et les agités de Jeudi Noir font la fête dans des appartements réquisitionnés sur le tas. Tout ce beau monde agissant dans une bonne humeur pleine de sens, comme le souligne Benassayag dans l’entretien en fin d’ouvrage : « Cette joie exprime le passage du pâtir à l’agir. »


A l’idée d’un principe dominant, d’une idéologie auxquels ils sacrifieraient leur vie, ils substituent celle du mouvement enthousiaste sans code intellectuel. Ce que soulignent Miguel Bensayag et Florence Aubenas dans Résister c’est créer (Editions La Découverte) : « Aucune idéologie n’est brandie en oriflamme, aucun texte ne sert de bible, aucun régime n’est désigné comme le paradis promis. Et, loin de vivre tout cela comme des manques, les nouveaux radicaux le revendiquent comme ce qui, justement, constitue leur cœur même. »


Pour conclure, on pourrait s’interroger sur la réelle efficacité de ces mouvements. A la question « Mais encore ? », les auteurs du livre répondent ainsi : « Pour l’instant pas grand-chose. (…) Il faut bien se rendre à l’évidence : rien de concret n’a émergé de l’effervescence médiatique qu’ils (les nouveaux militants) ont suscitée. Non pas que les actions de ces collectifs se soient toutes soldées par un échec. »
Pas d’échec, mais rien de révolutionnaire non plus. Certes, ils réfutent la position des auteurs de « Révolte consommée », Andrew Potter et Joseph Heath, qui estiment que ces militants sont contre-productifs et détournent du vrai combat, massif et collectif. S’ils ne peuvent se substituer à «  l’établissement d’un rapport de force établi dans la durée », ces mutants politiques ont une capacité réjouissante et non négligeable à donner des « coups de pied dans la fourmilière. »Et d’ajouter, « c’est déjà beaucoup. » Indéniablement.
(1)    Allant jusque, lors d’une conférence de hauts responsable d’Exxon Mobil et du National Petroleum Council, faire applaudir par des professionnels du secteur pétrolier l’idée d’utiliser la combustion de corps humains pour pallier au manque de pétroles

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