Révolution à Bichkek : pourquoi le Kirghizstan s'enflamme

Rue89. 7 avril par Pierre Haski

Un manifestant dans les rues de Bichkek, au Kirghizstan (Vladimir  Pirogov/Reuters)

A Bichkek, l'armée a tiré sur la foule, faisant une cinquantaine de morts. L'ex-république soviétique est un pays pivot pour l'Otan.

A l'issue d'une journée sanglante, au cours de laquelle la répression menée par les autorités kirghizes contre des manifestants aurait fait jusqu'à une cinquantaine de morts et quelque 400 blessés, le pouvoir a semble-t-il changé de mains. L'état d'urgence a été décrété, mais le président Bakiyev a quitté le pouvoir et la capitale kirghiz Bishkek, et l'une des principales dirigeantes de l'opposition, Roza Otunbayeva, est devenue présidente par interim.

Tirs à balles réelles contre les manifestants

Les graves incidents se sont produits alors que des manifestations de l'opposition au régime de plus en plus autoritaire du président Kurmanbek Bakiyev, parties de province ces derniers jours, ont gagné la capitale et provoqué une vive réaction des forces de l'ordre. Ces dernières ont ouvert le feu à balles réelles et même dans un cas à partir d'une automitrailleuse, contre les manifestants qui assiégeaient la présidence.

Le ministre de l'Intérieur aurait lui aussi trouvé la mort dans ces incidents d'une extrême gravité, au cours desquels les sièges du gouvernement dans plusieurs villes de province auraient été capturés par des insurgés.

Trois chefs de l'opposition kirghize, dont l'ex-candidat à la présidentielle, Almazbek Atambaïev, ont été interpelés et inculpés de « crimes graves ».

Les images de la capitale kirghize diffusées par les sites Internet spécialisés sur cette région donnent une idée de la violence rencontrée mercredi. (Voir la vidéo)

Comment en est-on arrivé là ?

On excusera le riverain qui ne sait pas où mettre le Kirghizstan sur la carte du monde. Cette République ex-soviétique d'Asie centrale, l'un des « istans » issus de l'éclatement de l'URSS en 1991, fait généralement peu parler d'elle. Même si, en bientôt vingt ans d'indépendance, le Kirghizstan a eu une histoire assez mouvementée.

Il était passé sans préavis de l'état de république soviétique, c'est-à-dire dans laquelles les particularismes locaux étaient congelés sous l'autorité du Parti, au statut d'Etat indépendant dans une Asie centrale en plein réveil nationaliste et islamique.

En 1991, voyageant avec le ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas, nous avions dû atterrir de nuit à Frounzé, la capitale kirghize à peine rebaptisée Bichkek, alors que notre avion n'avait pu se poser au Kazakhstan voisin pour cause de tempête de neige.

Heureusement, la France avait reconnu le Kirghizstan une semaine plus tôt, mais Bichkek n'était pas sur l'itinéraire du voyage et le ministre des Affaires étrangères fut réveillé pour apprendre qu'un ministre français était en ville.

Depuis, le Kirghizstan, 5 millions d'habitants dans un territoire enclavé et très montagneux, a tenté de trouver un équilibre politique et économique complexe dans une région agitée par des vents contraires.

L'actuel président avait lui-même pris le pouvoir après une des « révolutions de couleurs » qui ont traversé l'ex-espace soviétique, en l'occurence une révolution « des tulipes » en 2005, renversant l'ex-président Askar Akaev.

Mais, élu sur des promesses de démocratisation, Kurmanbek Bakiyev, se retrouva à son tour accusé de corruption, de népotisme au profit de son clan originaire du sud du pays, et de manipulations politiques, s'attirant à son tour une vive opposition.

Le président Bakiyev a commencé à museler la presse et la société civile, et à réprimer l'opposition. La plupart des compagnons de Bakiyev lors de la révolution des tulipes l'ont depuis abandonné et rejoint l'opposition.

Quelques jours avant les derniers événements, la justice kirghize interdisait un journal, Forum, accusé d'avoir cité les vers d'un poète kirghize :

« En période de troubles, chaque fils de sa Patrie doit se transformer en foudre. »

« Le pouvoir ferme les publications indésirables à la veille des manifestations prévues le 7 avril », avait alors déclaré Yryskeldy Mombekov, rédacteur en chef de Forum.

Une région stratégique

Au-delà des événements tragiques qui s'y déroulent, le Kirghizstan retient l'attention en raison de sa situation stratégique. Ce petit Etat abrite en effet une base américaine qui constitue une escale vitale de soutien aux forces de l'Otan en Afghanistan, par laquelle transitent quelque 35 000 soldats occidentaux chaque mois.

La base avait failli être fermée l'an dernier, sur décision du président Bakiev, mais à la suite d'un délicat marchandage, dans lequel les considérations financières n'ont pas été les dernières à être débattues, le chef de l'Etat kirghize accepta de prolonger le bail de la base ouverte en 2001, au lendemain des attentats du 11 septembre, lors du compte à rebours de l'invasion de l'Afghanistan.

L'opposition politique kirghize a plusieurs fois dénoncé cette présence militaire américaine, en estimant qu'elle permettait aux dirigeants du pays de violer les droits de l'homme en toute impunité, comme prix à payer pour le maintien de la base. L'agence russe RIA Novisti se faisait encore l'écho de cette opposition mardi. Si le changement de pouvoir à Bishkek est confirmé, cela pourrait relancer les discussions sur le statut de cette base et une nouvelle période d'incertitude pour la logistique de l'Otan en Afghanistan.

Les Américains avaient vu dans cette menace de fermeture la main de Moscou, l'ancienne puissance tutélaire du Kirghizstan à l'époque soviétique, qui n'a pas renoncé à ses ambitions d'influence dans cette région.

L'Asie centrale est en effet prise en tenaille entre l'influence russe persistante (la Russie dispose aussi d'une base militaire au Kirghizstan), la nouvelle puissance chinoise voisine qui est extrêmement active auprès des « stans » tant sur le plan économique que politique et militaire (par le biais de l'Organisation de coopération de Shanghai), notamment afin de contrer les « indépendantistes » ouigours du Xinjiang, et enfin les courants islamistes très actifs dans ce « ventre mou » de l'Asie.

Dans cette région encore instable, le Kirghizstan a un moment fait figure de pôle de stabilité, voire même de principal espoir démocratique. Cet espoir a depuis longtemps disparu, et a plongé mercredi dans le cauchemar.

Mise à jour le 7/4/10 à 22h20, avec l'évolution de la situation sur place. Et précision apportée par un internaute sur la présence d'une base russe au Kirghizstan.

Photo : un manifestant dans les rues de Bichkek, capitale du Kirghizstan, mercredi (Vladimir Pirogov/Reuters)

Commentaires (1)

1. Marina 08/04/2010

Et voilà, toujours la même histoire, un article informatif, plutôt de tendance progressiste et pourtant, concluant par phrase qui tue : “… Kirghizstan a un moment fait figure de pôle de stabilité, voire même de principal espoir démocratique. Cet espoir a depuis longtemps disparu, et a plongé mercredi dans le cauchemar. …”.
Comment ose-t-on affirmer cela après nous avoir renseigné sur les actions des “insurgés” …
Il y aurait donc une insurrection (un “cauchemar” selon l'auteur) contre un gouvernement despote et l'espoir démocratique aurait depuis longtemps disparu?

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