RGPP mon amour

Agoravox. 13 février 2010 par Pas Perdus

Il lui restait une certitude, la seule qui lui permettait de tenir jour après jour, nuit après nuit, d’enchainer les services aux horaires atypiques, celle de ne pas être licenciée manu militari comme une malpropre. Elle travaillait pour le bien des autres, l’intérêt général, même si en haut... les revenus de quelques uns s’envolaient pour surconsommer et posséder plus jusqu’à l’absurde.

Et puis, tout ça avait un sens. Encore...

Cette course effrénée et permanente pour aller d’une pièce à l’autre, l’impossibilité de prendre une journée de congés parce que son service était en permanence à moins un, moins deux collègues non remplacés, le stress et la pression, l’incapacité d’établir un contact vraiment humain, de montrer un visage plus chaleureux...
 
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Ces jours de RTT qu’elle ne pouvait jamais poser, qui s’accumulaient et que la direction ne pouvait même pas lui payer en heures sup. Ces RTT pour lesquelles elle s’était pourtant battue et qui étaient devenues un cauchemar parce que le gouvernement de l’époque avait renoncé à toute ambition sociale, sourd aux revendications, gérant comme un épicier à la petite semaine, en encourageant la direction à diminuer les pauses, à flexibiliser l’organisation du travail, et surtout à ne créer aucun poste supplémentaire, voire si possible à en supprimer quelques uns ! Ces RTT qui devaient lui rendre la vie plus agréable...
 
Tout a continué à se dégrader. Des lits ont été supprimés, puis des services, ceux qui concurrençaient dangereusement les cliniques privées, et puis des unités de soins locales, même les plus en pointe, et enfin des hôpitaux. Et cette culture du chiffre, ces couloirs encombrés de lits, faire tourner les malades, les consignes et les contre-consignes, tout noter, tout comptabiliser jusqu’à l’absurde, remplir ces putains de tableaux, rendre en temps et en heure ces satanées statistiques, vérifier que rien ne cloche, que tout soit conforme aux sempiternels objectifs ! Améliorer la productivité et la rentabilité ! Et supporter toute cette communication d’entreprise, cette logorrhée infantilisante et paternaliste, ces entretiens annuels d’évaluation où elle devait s’autoévaluer et fixer ses propres objectifs !
 
Aller plus vite, toujours plus avec toujours moins de moyens et de temps... Supporter cette pression, oublier les soucis de famille et cette fatigue qui l’empêchait de profiter des week-end, qui l’accablait et la transformait en zombie. Un jour de RGPP, ils ont apporté une légère modification à son statut. Entre collègues, vous l’aviez à peine évoqué, pas trop le temps et puis pas si important que ça puisque les médias s’en désintéressaient plutôt favorablement : le fonctionnaire placé en disponibilité serait licencié au bout de trois refus de proposition de poste...
 
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Et puis, un autre jour, ils ont tout fermé : pas assez rentable. Elle s’est retrouvée en dispo. Ils lui ont fait passer un entretien, plutôt sympa et valorisant. La personne a noté ses doléances, essentiellement géographiques, et l’a rassurée : ne vous inquiétez pas avec votre CV. Elle disposait enfin de temps pour elle et ses proches, mais les factures n’attendent pas ! Alors, elle a postulé volontairement, mais systématiquement le refus. Le dernier fut plutôt franc : trop vieille pour le service, et trop chère avec son ancienneté ! Au bout de 6 mois, la 1ère proposition est arrivée, puis 2 mois après la 2ème. Trop loin. 600 et 800 kilomètres des siens, pour un poste, d’ailleurs, bien en deçà de ses compétences.
 
Alors, après avoir signé l’accusé de réception, ouvert l’enveloppe et lu la 3ème et dernière proposition, elle a su dans l’indifférence générale de la chance pour tous, de la réussite individuelle, des rolex aux poignets, de la gestion publique en bon père de famille, du management performant, et de la mondialisation heureuse dans l’Europe sociale... que c’était la fin.
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