Sarkozy et les bonus : omerta sur la promesse envolée

Plume de presse. 28 août 2009 par Olivier Bonnet

L’économiste Frédéric Lordon dénonce brillamment le caractère parasitaire de la finance.


sarkoÀ l’issue de la septième convocation en moins d’un an des banquiers par l’Elysée, ces derniers ont accepté d’encadrer les bonus versés aux traders suivant des modalités détaillées par exemple par Le Figaro, auquel nous nous renvoyons. Et Nicolas Sarkozy de s’auto-congratuler, à son habitude, à grand renfort de mouvements virils du menton : "Les choses ne peuvent pas, ne doivent pas continuer comme avant. C’est un engagement que j’ai pris devant les Français. C’est un engagement qui sera tenu. C’est une question de morale." Il a bien du toupet ! A quoi s’était-il justement engagé en mars dernier, ce que nous rappelions dans notre billet du 10 août ? "Visiblement, ce qu’on a dit, certains ont du mal à le comprendre. Il ne doit plus y avoir de bonus, de distribution d’actions gratuites ou de stock options dans une entreprise qui reçoit une aide de l’État. Quand il y a des aides publiques, les bonus ne sont pas admissibles. Et je suis sûr que les responsables vont comprendre ce que je dis." Nous titrions alors Sarkozy et les bonus des traders : on va voir ce qu’on va voir !, avec l’idée que c’était tout vu d’avance. Les faits viennent évidemment de nous donner raison. BNP-Paribas, qui avait dans un premier temps provisionné pour un milliard d’euros en vue d’otroyer des bonus à ses traders, a annoncé hier avoir réduit la somme de moitié. La banque a reçu cinq milliards d’euros d’aide publique : ces 500 000 euros de bonus, suivant la parole présidentielle de mars, même diminués par rapport à l’intention préalable, "ne sont pas admissibles". "Ce n’est pas au contribuable de payer", a-t-il encore déclaré hier. Or là, les bonus que va distribuer BNP-Paribas sortent de sa poche, via l’aide publique reçue par la banque. L’accepter, pour le président, c’est renier sa parole avec éclat. Et ce qui nous désespère véritablement, c’est que personne ne le rappelle. Il avait dit : "pas de bonus". Mais finalement, si. Il peut donc promettre n’importe quoi sans être ensuite confronté par nos médias au droit de suite. Est-ce si difficile de se reporter aux déclarations d’il y a seulement six mois ?

Par ailleurs, l’État avait subordonné l’octroi de son aide au secteur bancaire à l’engagement de réouvrir le robinet du crédit. Or que s’est-il passé ? "En octobre 2008, les banques s’étaient en effet engagées à faire progresser de 3 à 4% le volume de crédits en contre-partie de l’aide publique dont elles ont bénéficié au plus fort de la crise financière, rappelle Le Monde. Quelques mois plus tard, les banques reconnaissent elles-mêmes qu’elles ne tiendront pas leurs promesses et tablent désormais sur une hausse comprise entre 1 et 2%. Une nouvelle projection d’ores et déjà mise à mal par les derniers chiffres de la Banque de France : les prêts aux entreprises sont en effet passés de 313 milliards d’euros en juin 2008 à 259 milliards en juin 2009. Les banques se défendent en arguant du fait que les demandes de crédits des entreprises sont en baisse, une affirmation là encore démentie par le médiateur du crédit, René Ricol, qui affirme avoir reçu plus de 15 000 dossiers de sociétés à la recherche d’un crédit." Qu’a dit hier Sarkozy à ce propos ? "S’agissant du respect par les banques de leurs engagements de financement de l’économie, avec Christine Lagarde et le Premier ministre François Fillon, nous avons demandé aux banques de respecter les engagements qu’elles ont pris d’augmenter les encours de crédits à l’économie". Énorme ! En gros, les banques se sont assises sur leur promesse et le président se contente de la leur rappeler, sans annoncer la moindre mesure concrète, misant par conséquent sur leur seule bonne volonté, tactique ayant pourtant en la matière fait la preuve de son échec. Pourquoi ne pas avoir, au moment d’attribuer une aide colossale aux banques, s’être assuré d’être en mesure de peser véritablement sur leurs décisions en exerçant un pouvoir effectif smsur leur Conseil d’administration ? Cette mesure-là aurait prouvé la réelle volonté politique d’agir. En son absence, il s’agit de poudre aux yeux et d’incantations. Ce qui fait dire à Serge Maître, président de l’Association française des usagers de banques cité dans le même article du Monde : "Nous sommes consternés. Le thème de cette réunion était ’Bonus et crédits’. Nous craignions que les bonus servent de boucs émissaires et que les crédits passent à la trappe. C’est exactement ce qui s’est passé. (...) on en est resté au stade de la déclaration de principe. Les banques ont réalisé d’énormes bénéfices au premier semestre, BNP-Paribas a par exemple dégagé trois milliards d’euros, en grande partie grâce à des produits comparables aux subprimes. Il était donc possible de leur demander d’orienter une partie de ces profits vers l’économie réelle". Et Jean-Eudes du Mesnil, secrétaire général de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises, de surenchérir : "Le président s’est contenté de répéter que les banques devaient jouer leur rôle dans l’économie réelle, mais aucune sanction n’a été annoncée". Finalement, malgré ses rodomontades, Sarkozy n’empêche donc pas les banquiers de faire ce qu’ils veulent, à savoir continuer de spéculer comme des petits fous sans financer l’économie réelle, au risque de produire une nouvelle bulle qui ne manquera pas d’alimenter la crise dont nous sommes loin d’être sortis.

Le chef de l’État renvoie enfin au prochain sommet du G20 de Pittsburgh, où il entend convaincre les autres pays d’adopter des réglementations en matière de bonus équivalentes à celles désormais acceptées par les banques françaises, sans quoi nos meilleurs traders ne manqueraient pas d’aller exercer leurs talents ailleurs. Nous qui pensions que le dernier G20 avait été une réussite exemplaire en ce qui concerne la "moralisation du flcapitalisme" - c’est ce que répétaient en boucle nos médias... Il apparaît aujourd’hui qu’il fut largement insuffisant, voire dérisoire. C’est donc finalement Frédéric Lordon, économiste directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne, qui avait raison, se gaussant sur son blog des "cris d’admiration poussés derechef par la presse française convaincue absolument, et du simple fait de la parole présidentielle, que le monde avait changé d’époque, et peut-être même de base. On cherche en vain les hypothèses adéquates (...) qui permettraient de comprendre que, là où la presse financière anglo-saxonne faisait méthodiquement le décompte des forfanteries, des approximations et des contre-vérités flagrantes du discours de Gordon Brown, la presse française s’abandonnait à l’extase-réflexe, comme le rappelle Bakchich [2] avec une délicieuse cruauté, à propos d’« Un G20 pas vain » (Libération, 3 avril 2009), de « L’incroyable succès du sommet du G20 » (Le Parisien), de « La symphonie du nouveau monde » (Le Figaro), de « ce nouveau monde qui émerge à Londres sous nos yeux » (Le Monde), et de ce que « cette fois on ne pourra pas dire que la montagne a accouché d’une souris » (Sud Ouest)." S’il faut au prochain G20 se saisir à nouveau du problème, c’est bien, comme le synthétise ironiquement l’économiste, que "les engagements (pris lors du précédent) sont en toc, les engagements sonnent le creux, et ça n’a pas coûté grand-chose à tous ces comédiens des engagements de s’engager solennellement à des engagements qui n’engagent à rien." Ce qu’il démontre ensuite de façon implacable, dans ce brillant article dont nous vous engageons à lire l’intégralité. Quelques extraits choisis, néanmoins, pour la bonne bouche : "Parmi toutes les raisons de reconnaître enfin à la finance de marché son caractère fondamentalement parasitaire – son utilité sociale est nulle ou presque, sa contribution aux inégalités est avérée, les risques qu’elle fait courir à l’économie tout entière sont insensés, sa légèreté à faire payer ses errements par la société stupéfiante, sa responsabilité directement engagée dans tous les épisodes de ralentissement et de chômage des deux dernières décennies –, à toutes ces raisons, donc, il faudrait encore ajouter les terribles distorsions qu’elle fait subir à l’allocation générale du « capital humain », dit autrement : au processus d’orientation des compétences, formées aux frais de la collectivité, faut-il le rappeler, entre les divers emplois en attente d’être occupés au sein de la division du travail." Parce que c’est dans ce secteur qu’on peut le plus facilement gagner des sommes indécentes, tout simplement : "C’est pourquoi encadrer, ou même supprimer les bonus n’a pas seulement pour effet de limiter les prises de risque et de réduire de honteuses inégalités, mais également de rectifier l’allocation d’ensemble du capital humain au profit d’activités socialement moins nuisibles, et de fournir de manière moins déséquilibrante la division du travail".

ppReste la thèse défendue dans Les Echos d’aujourd’hui par Patrice Poncet, professeur de finance à l’Essec et La Sorbonne et consultant pour la Société générale : "il faut aussi pouvoir rémunérer l’innovation, et la création. Les bonus ont encouragé l’innovation financière, qui a contribué, au cours des dix dernières années, à soutenir la croissance. On a ainsi pu mettre en place des financements de projets dans les pays émergents avec des mécanismes de prêts sécurisés qui n’étaient pas envisageables par le passé. En créant des véhicules destinés aux investisseurs qui souhaitaient prendre des risques, l’innovation financière a permis de « compléter » un marché dans lequel les investisseurs ou les entreprises ne pouvaient pas se couvrir correctement. C’est tout à fait fondamental." Lordon lui avait répondu par avance dans sa conclusion : "l’innovation proprement financière a pour double tare, d’une part, que l’extrême sophistication s’accompagne presque toujours d’un défaut de compréhension et de maîtrise des opérateurs (comme l’aura spectaculairement montré le cas des produits structurés et des dérivés de crédit) et d’autre part que, par delà ses propriétés techniques, l’« innovation » est vouée à fonctionner comme une croyance collective, conduisant les agents à s’imaginer dans un monde entièrement nouveau, dans lequel ils seraient libérés des « anciennes » contraintes pesant sur les couples rendement-risque. Nulle bulle n’aura illustré plus canoniquement cet effet de croyance que celle des subprimes ; il faudrait plutôt dire : celle des dérivés de crédit structurés, dont l’agencement et la promesse mêmes consistaient à offrir pour des classes de risque données des rendements supérieurs à ceux qui leur étaient jadis attachés. Risquer moins à rendement donné et – surtout – gagner plus à risque donné était une promesse qui ne pouvait qu’aller droit au cœur de la finance dont la seule obsession est de maintenir, et même de pousser, des rentabilités de ses capitaux propres à des niveaux qui défient toute raison macroéconomique. Il faut rappeler, une fois encore, que là où la rémunération du capital est normalement le taux d’intérêt, dont ladite « règle d’or » des économistes néoclassiques eux-mêmes énonce que dans le long terme il doit rejoindre le taux de croissance de l’économie, soit quelques pourcents en termes réels, que là où les entreprises les plus profitables du CAC 40 affichent des ROE (Return On Equity) déjà déraisonnables de 15% à 20%, ceux de la banque d’investissement gravitaient avant crise autour des 40%, parfois même au-delà… Qu’on ne se fasse aucune illusion : c’est cet écart abyssal que la finance défendra au couteau s’il le faut. Et c’est lui qui est régulièrement reproduit par les vagues successives d’« innovations »… toutes vouées à mal finir. C’est cette intime connexion du « privilège de profitabilité », de l’« innovation financière » et du risque in fine couvhors de contrôle qu’il faut impérativement défaire. Envisager la fermeture du privilège et le retour forcé au rudimentaire, c’est donc tout un. Voilà pourquoi l’objectif intermédiaire d’une transformation des structures de la finance consiste en sa désophistication. Il est temps d’envisager une sérieuse désescalade en matière de complexification financière, dont il apparaît au travers de maintenant trop nombreux épisodes, qu’elle n’a jamais tenu ses promesses les plus idéologiquement affichées (« l’innovation financière stimule la croissance »), que les services rendus sont d’une minceur extrême rapportée à l’inflation spéculative pure qu’elle nourrit en fait (comme le montre le cas des dérivés supposés offrir des techniques de couverture aux agents de l’économie réelle mais sur des marchés dont les volumes sont absolument dominés par les liquidités spéculatives), et qu’elle a au total beaucoup moins d’avantages que d’inconvénients – pollution spéculative, instabilité chronique, complète perte de contrôle des risques, violents accidents récurrents, déstabilisations consécutives de l’économie réelle, etc. Dans cette perspective de la désophistication de la finance, le départ des traders virtuoses privés de bonus n’est plus du tout un problème : il est une partie de la solution." Merci Monsieur Lordon !

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