Si on ferme la jungle, il faut rouvrir Sangatte

Rue89. 17 septembre 2009 par Sophie Verney-Caillat

Des réfugiés au camp de la Croix-Rouge de Sangatte en novembre 2002 (Pascal Rossignol/Reuters).

La « jungle » de Calais sera fermée « avant la fin de la semaine prochaine », a promis Eric Besson mercredi soir sur TF1. Une « solution individuelle » sera proposée à chaque migrant : « retour volontaire », demande d'asile ou expulsion, a-t-il précisé. Ça ne vous rappelle rien ? 2002. Nicolas Sarkozy, jeune ministre de l'Intérieur, annonce la fermeture de Sangatte.

Aujourd'hui comme hier, peu importe que les associations préviennent que rien ne changera et que les Afghans ne partiront « qu'à 100 ou 200 mètres de là ».

Et si au lieu de la « zone de non-droit » qu'était devenue la jungle, on rouvrait une « zone de droit », comme l'était le hangar tenu par la Croix-Rouge ? Oser prendre une telle position serait un tel désaveu de la politique de l'ex-ministre de l'Intérieur qu'elle est inenvisageable. N'empêche, tentons de voir pourquoi elle tiendrait debout pour des raisons humanitaires voire sécuritaires.

Plus célèbre en Afghanistan que dans le Pas-de-Calais

A l'époque, journaliste débutante, j'ai usé mes premiers cahiers dans ce surréaliste hangar posé au milieu d'une petite station balnéaire du Pas-de-Calais. Le nom de Sangatte était plus célèbre en Afghanistan que dans les environs de Lille.

Jusqu'à l'ouverture de son centre d'hébergement pour clandestins fin 1998, la ville d'où avait décollé Louis Blériot pour le premier survol de la Manche en 1909, avait pour seule caractéristique d'être située à quelques kilomètres du Tunnel sous la Manche.

Les hangars où avait été entreposé le matériel de forage du tunnel avaient trouvé une seconde vie dans un centre d'hébergement et d'accueil d'urgence humanitaire (CHAUH). Cette halle, grande comme plusieurs terrains de foot, a vu défiler pendant quatre ans le monde entier : des réfugiés Kosovars, des Afghans fuyant les talibans, des Irakiens menacés par le régime de Saddam Hussein, des Kurdes victimes de la guerre… professeurs d'université, médecins, poètes, ils avaient souvent un haut niveau d'éducation et les moyens d'amasser les milliers de dollars nécessaires au périple vers l'eldorado européen.

Tous se remettaient là d'un très long voyage à travers les frontières et aucun n'avait l'intention d'y rester. Le but de tous ces migrants était le même qu'aujourd'hui : rejoindre l'Angleterre en montant clandestinement sur un camion qui embarquerait sur un ferry. Là-bas pensaient-ils, et pensent-ils toujours, tout serait plus facile, l'obtention de papiers, le travail, l'intégration…

Dignes et déterminés

Je me souviens des conditions de vie pas honteuses qui étaient les leurs dans les Algeco, ces barraques de chantier qui avaient été disposées par dizaines dans les allées et où avaient été jetés des matelas. Regroupés par nationalités, des hommes dans la force de l'âge (très peu de femmes et presque pas d'enfants), sans bagage, dignes et déterminés, attendaient. Ils faisaient la queue pour la cabine téléphonique, la cantine, la douche, le coiffeur.

Je me souviens du personnel de la Croix-Rouge, très neutre et professionnel, enregistrant les arrivées incessantes, jamais dépassé, comptabilisant les départs (au compte-goutte). Des traducteurs tentaient de les convaincre de monter des dossiers de demande d'asile, de ne pas risquer leur vie à passer coûte que coûte en Angleterre.

Emballement médiatique

Je me souviens de la polémique qui a mené à sa fermeture. Il y avait ceux qui parlaient de « camp » le comparant abusivement à ceux de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait les habitants et commerçants du coin qui ne goûtaient que très peu la cohabitation avec ces migrants. Les journalistes du monde entier qui venaient raconter cette curiosité dont la France a le secret. Les Anglais qui accusaient la France de faciliter l'immigration clandestine.

Puis ce fut l'emballement. Une rixe entre clandestins avait dégénéré. Prévu pour héberger 600 personnes, le centre en accueillait plus de 1400 et les tensions montaient en même temps que le passage vers l'Angleterre devenait plus difficile. Nicolas Sarkozy, fringuant ministre de l'Intérieur avait fait cette promesse, rapidement tenue, qu'il fermerait Sangatte.

Ce fut chose faite le 5 novembre 2002. Plus de six ans après, et comme c'était prévisible, rien n'est résolu, ni pour les migrants ni pour les habitants ni pour la police. On estime que 60 000 migrants sont passés par Sangatte en quatre ans.

Photo : des réfugiés au camp de la Croix-Rouge de Sangatte en novembre 2002 (Pascal Rossignol/Reuters).

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