Soudaine extension du domaine de la “censure”

La république des livres. Le 11 février 2010 par Pierre Assouline

 

Soudaine extension du domaine de la “censure”

 

 Franchement, on a beau ne pas le chercher, il y a des jours où l’on se dit que c’est lui nous cherche. On sait qu’il s’y entend pour faire parler de lui, mais pas à son détriment. Ou alors c’est du vice. Voici donc la nouvelle “affaire” qui va agiter le Landerneau, telle que nos services d’enquête ont pu la reconstituer.

   Le 23 mars 2009, un professeur agrégé de philosophie (il enseigne l’esthétique à l’Ecole supérieure de l’Académie des Beaux-Arts de Liège) du nom de Daniel Salvatore Schiffer, qui n’est apparenté ni près ni de loin à Paul-Emile Botul, signe un contrat d’édition avec Claude Durand, patron des éditions Fayard pour quelques jours encore. Après en avoir discuté, ce dernier lui passe commande d’un essai critique, assez différent de ce que que Schiffer a publié jusqu’alors (des livres consacrés à Oscar Wilde, au Dandysme ou encore à la philosophie d’Emmanuel Levinas). Le manuscrit, désigné sous le titreCritique de la déraison pure, orné du sous titre “D’une certaine philosophie française et de ses errances idéologiques”, long de 200 pages environ, doit être consacré pour les trois quarts à la pensée de Bernard-Henri Lévy et pour le reste à celles d’Alain Finkielkraut, de Pascal Bruckner, d’André Glucksman…

   Selon l’auteur, les ex-”nouveaux philosophes” y sont attaqués aussi bien pour leurs idées que pour leur engagement pro-américain (Irak, Afghanistan, Bosnie, Tchétchénie, Géorgie, Sarkozy…) dans ce qui se veut “la première critique philosophique, rationnelle et conceptuelle, systématique, de leur œuvre comme de leur action”. Il entend inscrire son livre dans le sillage du Benda de La Trahison des clercs et du Aron de L’opium des intellectuels… Avant de partir, le patron de Fayard, qui édita en 2005 la biographie-charge de Philippe Cohen sur BHL, transmet le dossier à Sandrine Palussière qui dirige sa filiale Les Mille et une nuits.

   Annoncé largement à l’avance par les sites de librairies en ligne (Amazon et même considéré comme “paru” par laFnac), comme il se doit lorsqu’un livre est programmé, le manuscrit fut remis le 25 novembre, l’auteur exprimant par la même occasion son souhait de le publier en février 2010 afin de mieux coller à l’événement éditorial BHL. C’est là que ça se corse. Selon le philosophe, Olivier Nora, patron de Grasset (dont BHL est un pilier) et également successeur de Claude Durand à la direction de Fayard/ Mille et une nuits, prend connaissance du texte et le refuse, le jugeant “irrécupérable”bien que l’auteur ait proposé de l’amender, de le modifier, voire d’en atténuer la charge critique (curieuse démarche car un essayiste ne module pas sa démonstration en fonction de l’effet produit, ou de son anticipation, en principe). Une lettre recommandée le libérant unilatéralement de son contrat clôt leurs relations du point de vue de l’éditeur, mais pas de celui de l’auteur :

“Il me paraît évident que je suis victime là d’un acte de pure et simple CENSURE de la part de la nouvelle direction du groupe Fayard, outre le fait qu’Olivier Nora déjuge ainsi son prédécesseur, Claude Durand, lequel n’a manifestement plus aucun pouvoir réel en cette maison d’édition… Ce livre, le jour où il sera publié, fera effectivement beaucoup de bruit. J’imagine d’ailleurs, à ce sujet, le bandeau entourant ce livre: “le livre censuré par BHL”. C’est là, comme me le disait tout récemment Michel Onfray, une “bombe médiatique”…”

  Ce qu’Olivier Nora prend avec beaucoup de … philosophie, c’est le cas de le dire, tant il a l’habitude de ce type de réaction. De son côté Sandrine Palussière de Mille et une nuits, qui est l’éditrice du livre bien que l’auteur tienne à focaliser sur “Olivier Nora et Fayard” afin de mieux mettre à jour la chaîne qui fait remonter la décision jusqu’à BHL, ne cache pas sa déception :

“On s’était mis d’accord sur un cadre précis après en avoir longuement discuté : un manuscrit de 200 000 signes, incisif, axé principalement sur la pensée de BHL. Et je reçois 600 000 signes, un texte qui, à la fin, part tellement dans tous les sens que ça produit un effet sidérant et incompréhensible. Alors oui, c’est irrécupérable, impubliable car ce serait trop de travail de tout reprendre et je n’en ai ni le goût ni le temps.”

  Rien que de très classique dans un milieu littéraire qui en a vu d’autres et en verra d’autres. Maintenant, si vous me demandez mon point de vue (si si, je sens que vous brûlez de me le demander), j’ai envie de les renvoyer dos à dos. Juste dire à l’auteur que si chaque fois qu’un éditeur renonce à publier un texte qu’il juge mauvais il fallait dénoncer la censure, Paris serait Pékin; et à l’éditeur, juste une remarque : mais quelle idée de publier un essai sur un sujet pareil ….

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