Soulages, fondu au noir

Libération. 17 octobre 2009 par Marie-Dominique Lelièvre

Portrait

Depuis mercredi et jusqu’en mars, le centre Pompidou, à Paris, consacre une rétrospective à l’artiste français. Rencontre au cours de l’accrochage avec celui qui reste, à presque 90 ans, toujours en quête de lumière.

Retrospective Pierre Soulages au Centre Pompidou. Jusqu’au 8 mars 2010. Rens. : 01 44 78 12 33

Du haut de la nacelle Grove, Jacques, l’éclairagiste, dirige le projecteur en fonction des directives de Pierre Soulages ou de sa femme Colette qui, devant un triptyque, étudient les jeux de mat et de brillant dans la matière des stries. Le catalogue de l’exposition est leur road book : photographiées chez Soulages, les toiles ont été éclairées à son goût. A Sète, le triptyque est d’habitude animé par les réverbérations de la mer. Peinture222 x 421 cm, 30 septembre 1983, tel est son titre (1). «C’est la première fois qu’elle voyage», note Colette en riant, comme d’une amie casanière. Sète, c’est la maison que Pierre et Colette Soulages ont dessinée au-dessus du cimetière marin : ardoise, verre et béton, et puis la cime des arbres et la mer, celle qui s’est retirée de la toile. «L’idéal, plaisante Soulages, aurait été d’accrocher au Georges, le restaurant au sommet de Beaubourg, pour profiter de la lumière naturelle.» Tout le monde se marre, avant de se remettre au travail.

Pierre Soulages se lève : un géant se déplie. Haut de taille et large d’épaules, une stature si puissante qu’elle semble appartenir à une race primitive. Il est vêtu de noir intégral : chemise, pantalon de velours côtelé, baskets. Verticalité, grandeur, absence d’ornements, lumière intérieure : comme sa peinture, Pierre Soulages a de la présence. «Un champion», écrivait Roger Vailland, il y a plus de quatre décennies. «Un homme événementiel», renchérissait Joseph Delteil, la décennie suivante, lequel voyait Soulages comme un homme de l’an 2000, de l’an 3000. Delteil n’a pas connu l’homme de 90 ans.

Peindre la nuit

Pierre Soulages n’appartient pas à notre époque mais à un autre temps. Lequel ? Un autre, beaucoup plus ancien. Puis c’est Colette Soulages qui arpente la salle, minuscule dans un minimal uniforme de Rei Kawabuko. Elle sait tout de la peinture d’un mari qu’elle ne quitte pas depuis ce jour du printemps 1941 où, à l’école des beaux-arts de Montpellier, elle a cherché une place pour installer son chevalet. «Je me suis assise à côté de celui dont le dessin me semblait le plus intéressant.» Quatre jours durant, ils n’échangent pas un mot, le cinquième, il lui propose d’aller au musée Fabre. Ils aiment la même chose : la peinture romane, les grottes de Lascaux. Et le travail de Pierre Soulages. Jacques l’éclairagiste, descendu de sa nacelle, contemple le triptyque, perplexe : le peintre aurait dû tracer ses stries dans l’autre sens…

L’installation dans la grande galerie de Beaubourg a commencé il y a un mois sous la houlette de Claire Blanchon, la chargée de production aidée de Monsieur Francis, chef d’équipe. La grande page blanche de 60x40 mètres a d’abord été divisée par des cimaises immaculées, selon le plan conçu par et avec le peintre, dont l’installation est une œuvre éphémère. Soulages veille sur tout : l’emplacement des œuvres et leur éclairage, les cartels et les citations - dans les couleurs chaudes, le noir étant réservé aux œuvres - et même la couleur des sièges des agents d’accueil.

Les Soulages sont arrivés le, le… Colette consulte sa mémoire, le 18 septembre. Depuis, les techniciens travaillent plus pour gagner plus, plus de temps avec ce peintre amical, courtois et prévenant. La Peinture 222x421 cm, 30 septembre 1983 se décide à irradier son drôle d’éclat mystérieux, mais ce que les techniciens préfèrent, c’est le lumineux visage de Pierre Soulages. «Il y a 340 siècles, les hommes sont descendus dans les endroits les plus obscurs pour peindre avec du noir alors qu’il y avait de la craie partout. Lascaux, Altamira, Chauvet. Pourquoi sont-ils allés dans le noir peindre avec du noir ?» demande-t-il. Deux agents de sécurité en noir, sauf la chemise rouge, se retournent sur la question, goguenoirs, pardon goguenards. «Avant de voir le jour on est dans le noir.» Le noir de Soulages n’appartient pas aux ténèbres : c’est celui de la naissance, parce qu’il est lumineux. Cette couleur, il l’a toujours aimée. Enfant, il s’habillait en noir, inquiétant sa mère qui portait le deuil de son père. «Maman, le noir n’est pas forcément le deuil», insistait-il.

Pierre Soulages, qui ne tient pas en place, se dirige vers l’espace le plus impressionnant de l’exposition : un vaste lieu scandé d’œuvres qui lévitent sur des câbles. L’installation a été faite sur ses indications. «Je suis au Louvre, je regarde une sculpture mésopotamienne, ça va loin en moi, très loin. Ça célèbre une divinité dont je me moque. Pourquoi est-ce que j’aime ça ? Par sa forme, elle mobilise quelque chose de profond en moi. Quelque chose que je suis, moi aussi.» Une part archaïque, peut-être. Il s’approche de deux toiles accouplées exceptionnellement, puisqu’elles proviennent de deux collections différentes, fabricant une «nouvelle» aussi dense que la nouvelle plaque Nestlé Grand Chocolat Intense 70%, celle dont la forme est conçue pour offrir un précieux moment de plaisir. En plus vibrant, bien sûr.

Pierre Encrevé, commissaire de l’exposition avec Alfred Pacquement, et ami de longue date du peintre, s’étrangle : ce genre de comparaison ne plairait pas à Pierre. En plus, c’est Nespresso le sponsor de l’expo. «La réalité de l’œuvre, c’est une chose qu’un homme a faite et que moi, je regarde», dit Soulages. Il a souvent peint la nuit, forcément. «Une espèce d’insatisfaction d’être me prend à la fin du jour et alors, j’ai envie de peindre. Lorsque je peins, je suis poussé par certaines choses que je n’essaie pas d’analyser. Je sais qu’il faut que je fasse ça : je le fais. C’est une sorte de pulsion qui vient d’une nécessité profonde.»

Pierre Soulages marche vers la galerie d’entrée où se trouve l’affiche de sa première exposition en Allemagne en 1948 où il a été reconnu, ainsi qu’aux aux Etats-Unis, avant de l’être en France. Les grands signes noirs sur fond blanc des débuts, gouache, encre ou brou de noix sur papier, sont montrés sans vitre : un cadeau de Soulages au visiteur, auquel il offre une intimité avec l’œuvre. Un geste généreux sur lequel le peintre ne s’attarde pas. Il l’oblige à regarder vers son passé : «Je n’aime pas les rétrospectives. On vous oblige à vous attendrir sur des périodes lointaines. Ce sont des manières de vieillard.» Il préfère parler «d’exposition d’ensembles retraçant tout ce [qu’il fait] depuis 1946». Six décennies de peinture… Il est heureux, cependant, de voir ses toiles réunies. Chez lui, il ne les regarde pas. «Les toiles ratées, je les brûle. Les toiles réussies, je les cache. Sinon, elles me tirent à elles. Elles me privent de liberté : j’essaie de refaire ce que j’ai réussi.»

Certaines viennent de loin : Etats-Unis, Espagne, Norvège, Allemagne. D’autres ont été prêtées par de grands collectionneurs privés. Ou des amis comme le peintre Pierrette Bloch qui a confié Peinture 195x130 cm, 2 juin 1953,placée juste à côté de celle de la Tate Gallery.

Un legs d’insoumission

Aussi petite et ronde que Soulages est grand et baraqué, Pierrette Bloch vient d’exposer à New York et au musée Fabre de Montpellier. Quand elle l’a connu, il n’avait pas 30 ans et l’intimida affreusement en lui demandant ce qu’elle aimait dans la peinture contemporaine : Soulages s’intéresse aux autres. Affolée, elle évoqua un petit tableau qu’elle venait de voir dans une galerie, rue de Beaune. Elle ignorait le nom du peintre mais le lui décrivit. Il était… de lui.

Dans la traction Citroën de Pierrette, les Soulages firent un premier voyage : peinture romane, visite de Lascaux, où l’on pouvait entrer. «Ils m’ont donné un grand souffle d’air que je respire toujours», dit-elle. Chez Pierrette, le départ de Peinture 195 x 130 cm, 2 juin 1953 a laissé une place vide et deux crochets célibataires qui attendent son retour comme on attend celui d’un compagnon. Aujourd’hui, elle ne pourrait sans doute plus acheter de toile. Chez les galeristes, les œuvres récentes valent entre 100 000 et 500 000 euros pour les très grandes (3). «Autour de Pierre et Colette, il y a toujours eu une sorte de gaieté. Ils ont gardé le goût de s’amuser. Leur vitalité est ahurissante.» Elle a connu Aglaé Soulages, la mère de Pierre. «Une femme avec beaucoup d’allure. Grande, très énergique. Forte et gaie. Un personnage claudélien. Venue d’un autre temps, un temps très lointain. Une femme de caractère, un caractère local, de tous les temps à la campagne.»

Sœur, mère, tante, toutes les femmes mortes à 100 ans. «Dans ma famille, la sélection naturelle a opéré depuis des siècles. Seuls les robustes ont survécu», dit le peintre. Son père, il l’a perdu à l’âge de 5 ans. Carrossier, Amans fabriquait des voitures hippomobiles à Rodez. Une famille au-delà de l’élégance, pas une goutte de sang bourgeois. Sur des générations, des paysans, des artisans. Comme Chanel, née un peu plus loin. Six mois avant qu’Amans ne disparaisse, Pierre, condamné pendant une récréation à copier des lignes agenouillé sur une règle en fer, se rebelle et s’enfuit d’une école où on le conduit encore par la main, traverse seul toute la ville et rentre à la maison. «Au lieu de me corriger, mon père m’a fait un goûter formidable que j’ai pris installé sur un de ses genoux. Je crois qu’il était ravi !» Un legs d’insoumission, en quelque sorte. Amans meurt peu après. Pierre n’a aucun souvenir de lui. Par sa sœur, il sait que leur père se passionnait pour la cosmographie, le cosmos, les astres dans l’univers tout noir… «J’ai eu deux mères, la mienne et ma grande sœur, alors âgée de 20 ans.» Deux mères, deux veuves qui prennent le deuil. Chaque dimanche, accompagnées de Pierre, elles vont se recueillir sur la tombe du père, l’aînée recouverte d’un épais voile de crêpe froissé, la plus jeune de crêpe georgette. Lorsqu’il a appris qu’une de ses toiles s’était vendue 1,5 million de dollars chez Sotheby’s, c’est à sa mère qu’il a pensé : «"Ce n’est pas raisonnable", aurait-elle dit.» Lui, ses toiles, il en vend mais il en offre aussi aux musées : «Je n’ai pas besoin de cinq Ferrari.» Juste d’un chauffeur, Mohamed, fidèle depuis des années.

L’écolier et l’encrier

«A 5 ans, j’aimais déjà le noir.» A 102 ans, dans sa maison de retraite, sa cousine Marthe raconta à Pierre Encrevé, auteur du remarquable catalogue raisonné de l’œuvre du peintre (3), qu’enfant, il trempait son pinceau dans l’encre pour dessiner sur une feuille immaculée. Elle lui avait demandé : «Que fais-tu, mon petit Pierre ?» Et l’enfant, de répondre, «de la neige». «Mon explication a sans doute fait rire toute la famille, ajoute Soulages. J’avais dû essayer de rendre le papier plus blanc par contraste. J’ai commencé à réfléchir à la peinture assez tôt, sans le savoir. J’aimais peindre.»

Dans chaque toile de Soulages subsiste l’écolier qui jouait avec un encrier et du papier blanc. Dans 1968, par exemple, qu’un technicien en gants blancs remonte de quelques centimètres pour que toutes les toiles soient alignées. Chacun sur le plateau la surnomme 1968 : on dirait un escadron de CRS, sauf qu’il n’y a rien de figuratif dans l’art de Soulages. Son vrai nom c’est Peinture 220x366cm, 14 mai 1968. Qui n’a pas joué avec de l’encre et du papier ? C’est peut-être pour cette part enfantine que les Français l’approuvent aujourd’hui. Ce qui est étonnant, c’est d’y avoir consacré sa vie. Chaque jour se demander ce qu’on va bien pouvoir peindre de nouveau, rien qu’avec du noir… «Ah, pas du tout ! Ça n’a rien de difficile, vous savez. Là, par exemple, je n’ai pas peint depuis un moment et cela me manque.»

D’aplomb dans ses baskets, il avance vers les toiles qui ont vu sa peinture basculer. En 1979, son idée fixe prend une direction nouvelle. L’exposition montre les trois dernières toiles où apparaît encore (un peu) du blanc. Une dernière fois, tout en bas à gauche, sa signature, et puis plus rien. Que de l’outrenoir : le noir recouvre toute la surface de la toile.

Au milieu de l’exposition, une pièce a été peinte en noir. Trois toiles ne sont éclairées que par le mur blanc d’en face. Un dispositif ludique. «Cette expérience, qui a déjà eu lieu à Munster et Valence, a pour but d’inciter le spectateur à changer de regard. Il ne faut pas regarder avec le noir dans la tête, mais avec les yeux.» Professeur Soulages vérifie qu’on s’y prend bien. «Non, pas de biais. Placez-vous face à la toile. Là, vous voyez ?» Des filaments de lumière captive émanent de la surface striée. «Vous voyez des formes, vous voyez des rythmes, vous voyez la lumière. La lumière est devant la toile. Et vous êtes dans la toile, dans l’espace de la toile. Une fois que vous avez compris ça, vous vivez la peinture autrement.» Soulages, ça veut dire «soleil agissant».

Dans les autres salles, un trottoir blanc fait office de réflecteur. Rapide passage de Dan McEnroe, musicien américain et assistant de Pierre Soulages. «Dan travaille avec moi depuis vingt-six ans : il tend les toiles et les recouvre d’acrylique noire. Moi, je les peins avec la lumière…» A genoux dans l’atelier, avec des outils de peintre en bâtiment ou d’autres fabriqués par lui-même, il scarifie, entaille, gratte, strie. Les jolies fournitures pour peintre de chez Sennelier, tubes de dentifrices miniatures et délicats pinceaux de martre, ce n’est pas du tout son truc.

Chance et housse blanche

Soulages comprend que l’art est important dans la vie lors d’une excursion scolaire à l’abbaye romane de Conques. Il a 12 ou 13 ans. «J’y étais allé enfant avec ma mère, tremblant de peur devant la statue de Sainte Foy, son regard, sa quantité d’or et de pierres. Plus tard, un professeur de lycée nous y a emmenés et a voulu nous démontrer la maladresse des sculpteurs romans.» Pierre se trouve alors à un point précis du transept, transporté par ce qu’il voit. «J’étais furieux. Ce n’était pas maladroit, cela me touchait. La musique des proportions, l’espace architectural, l’émotion.»

Pour gagner sa vie, il sera prof de dessin et prépare à Paris le concours d’entrée à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, dont il souligne oralement l’intitulé emphatique. «A un gaillard comme vous, toutes les audaces sont permises», m’a dit mon prof de dessin, René Jaudon. «Et bien qu’ayant été admis à suivre les cours de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, j’ai pris mes jambes à mon cou et suis rentré à Rodez.» Effrayé par l’académisme entrevu à l’école, c’est aux beaux-arts de Montpellier qu’il préparera le professorat de dessin. Entre les deux, se joue la Seconde Guerre mondiale. Pour échapper au service du travail obligatoire (STO), il devient régisseur de vignobles et cesse de peindre. Joseph Delteil, qui mène une vie de paysan-poète dans le voisinage, demande un jour à voir ses croquis : «Ah ! le noir et le blanc ! Vous prenez la peinture par les cornes, c’est-à-dire par la magie»,dit l’ex-surréaliste. «Quand un garçon de 20 ans entend ça d’un homme qui connaît toute la peinture contemporaine, ça aide !»

Plus tard, ce sont José Fin et Javier Vilato, deux frères qui l’ont repéré, dont il apprend que ce sont les neveux de Picasso. «Tous ces gens m’ont permis d’être moi-même sans m’occuper d’autre chose. Sans compter cette fille… que j’ai épousée en noir, à minuit, au mois d’octobre 1942.» Colette Soulages s’approche, elle le cherche pour qu’il vienne valider un éclairage. «Elle était un peu plus grande», dit-il en lui enveloppant l’épaule. «Toi aussi», répond-elle, souriante. «Un petit chevreau tout maigre qui venait d’avoir la typhoïde. Elle a tourné autour des cartons à dessins, en a vu un qui ne dessinait pas comme les autres et s’est assise à côté de lui.» Leurs témoignages concordent…

Eloise, l’assistante de Claire Blanchon, a rapporté du BHV un échantillon de housse blanche pour dissimuler les chaises des agents d’accueil : 19 euros. Voilà une question réglée. «Toute ma vie, j’ai eu une chance incroyable. Sauf perdre mon père à l’âge de 5 ans et me retrouver avec deux femmes un peu affolées par la disparition du pilier de la famille. Quoique… Une chance ou une malchance ? Mon père ne m’aurait sans doute pas laissé libre de faire ce que je voulais.» Jacques l’éclairagiste s’est pris au jeu. Il joue avec la lumière, il est dans la toile, il l’allume, il l’anime, il est Pierre Soulages.

(1) Numéro 56 sur le catalogue. (2) «Le galeriste en garde la moitié, et le fisc l’autre moitié», précise un proche. (3) «Soulages, les peintures, 1946-2006», Pierre Encrevé, le Seuil, 2007. «Soulages, toile et papier», du même auteur chez Gallimard.

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