Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. Agoravox

Vingt-six avril 2009, vingt-troisième anniversaire de l’accident nucléaire de Tchernobyl… C’est l’occasion de reparler du livre d’une journaliste Biélorusse du nom de Svetlana Alexiévitch, paru en 1997, qui s’appelle « La supplication » avec pour sous-titre « Tchernobyl, chronique d’un monde après l’apocalypse ».

Je le dis comme je le pense, c’est le livre le plus bouleversant qu’il m’ait été donné de lire au cours de ma vie...

Des témoignages, rien que des témoignages sur l’horreur et les souffrances qu’ont vécues et vivent encore les populations ukrainiennes et biélorusses proches de Tchernobyl. (Cette ville, en effet, est située tout au nord de l’Ukraine, presque à sa frontière avec la Biélorussie, et les circonstances météorologiques ont fait que le Biélorussie a été au moins autant contaminée que l’Ukraine.)

On n’imagine pas. Cela dépasse l’entendement…

À l’horreur des souffrances physiques s’ajoute l’épouvante de pathologies parfois monstrueuses, inhumaines, inconnues et inconcevables. Un peu comme pour Minamata, ce premier accident écologique massif de l’Histoire. Mais là, pour des milliers d’années, potentiellement.

On a évoqué le cas des « liquidateurs » qui, dès les premières heures de la catastrophe, se sont exposés à des radiations généralement mortelles pour tenter de limiter les dégâts. J’ai rencontré en 1994 quelques-uns de leurs survivants en traitement à Obninsk, affectés de cancers divers et de maladies inconnues. [1] L’Etat russe de l’époque, dans l’incapacité de leur accorder la moindre pension leur avait donné l’autorisation de se regrouper en associations avec le privilège de commercer sans payer de taxes ni de droits de douane sur les produits importés. Ils survivaient grâce à cela, mais d’années en années voyaient leurs effectifs réduits par les décès de ces hommes pourtant tous jeunes.

J’y étais dans le cadre d’un échange scolaire. Apprenant que je parlais le russe, ils ont absolument voulu me raconter discrètement. Les occasions de parler à des étrangers étaient tellement rares dans cette ville longtemps fermée…

Ce qui avait le plus frappé l’un d’entre eux, lorsqu’il avait traversé la ville de Pripiat en s’approchant pour la première fois du réacteur, était l’état d’abandon précipité de la ville ; les lumières étaient encore allumées, le linge pendait aux fenêtres, les portes étaient ouvertes et pas âme qui vive… Une ville normale, mais comme si les habitants en étaient des fantômes. Des morts-vivants.

Assez rapidement ces « liquidateurs », soldats pour la plupart, ont connu les dangers qu’ils couraient. Il y eut pourtant toujours de nouveaux volontaires. Je leur ai demandé, bêtement, pourquoi ils l’avaient fait, pourquoi en particulier ils se portaient volontaires pour retourner sur les lieux après une première exposition. L’un d’entre eux m’a regardé avec de la tristesse dans les yeux et m’a répondu : « Il fallait bien que quelqu’un le fasse… On était là et on savait de toutes manières qu’après une première exposition, on était foutu… »

Mais si l’histoire des « liquidateurs » est à peu près connue, il fallait ce livre de Svetlana Alexiévitch, toujours interdit en Biélorussie sous le prétexte qu’il démoraliserait la population, pour nous apprendre les souffrances inouïes, inconcevables de la population des alentours de Tchernobyl.

C’est un livre dur. Très dur. À la mesure, sans doute de la gravité de l’événement. Et qui a le mérite de nous montrer derrière « l’accident nucléaire », les milliers de vies humaines qui ont explosé en même temps que le réacteur.

Ce livre est un chef d’œuvre qui a reçu de nombreux prix.

Svetlana Alexiévitch est considérée comme une dissidente dans son pays. Elle vit actuellement en France. À la suite de son enquête de trois ans sur les lieux, elle souffre elle-même d’un cancer.

Extrait :
 
Témoignages de Nina Konstantinovna et Nikolaï Prokhorovitch Jarkov.
Il enseigne le travail manuel et elle, la littérature.

Elle : " J’entends si souvent parler de la mort que je ne vais plus aux enterrements. Avez-vous entendu des conversations d’enfants sur la mort ? En sixième, ils se demandent si cela fait peur ou non. Il n’y a pas si longtemps, à leur âge, ils voulaient savoir comment naissent les bébés. Maintenant, ils s’inquiètent de savoir ce qui se passerait après une guerre atomique. Ils n’aiment plus les œuvres classiques : je leur récite du Pouchkine et ils me regardent avec des yeux froids, détachés... Un autre monde les entoure... Ils lisent de la science-fiction. Cela les entraîne, dans un monde différent, où l’homme se détache de la terre, manipule le temps... Ils ne peuvent pas avoir peur de la mort de la même manière que les adultes... Que moi, par exemple. Elle les excite comme quelque chose de fantastique.

Je réfléchis à cela. La mort tout autour oblige à penser beaucoup. J’enseigne la littérature russe à des enfants qui ne ressemblent pas à ceux qui fréquentaient ma classe, il y a dix ans. Ils vont continuellement à des enterrements... On enterre aussi des maisons et des arbres... Lorsqu’on les met en rang, s’ils restent debout quinze ou vingt minutes, ils s’évanouissent, saignent du nez. On ne peut ni les étonner ni les rendre heureux. Ils sont toujours somnolents, fatigués. Ils sont pâles, et même gris. Ils ne jouent pas, ne s’amusent pas. Et s’ils se bagarrent ou brisent une vitre sans le faire exprès, les professeurs sont même contents. Ils ne les grondent pas parce que ces enfants ne sont pas comme les autres. Et ils grandissent si lentement. Si je leur demande de répéter quelque chose pendant le cours, ils n’en sont même pas capables. Parfois, je dis juste une phrase et leur demande de la répéter : impossible, ils ne la retiennent pas... Alors, je pense. Je pense beaucoup. Comme si je dessinais avec de l’eau sur une vitre : je suis seule à savoir ce que représente mon esquisse. Personne ne le devine, ne l’imagine.

Notre vie tourne autour... autour de Tchernobyl. Où était Untel à ce moment-là ? À quelle distance du réacteur vivait-il ? Qu’a-t-il vu ? Qui est mort ? Qui est parti ? Pour où ? Je me souviens que, dans les premiers mois après la catastrophe, les restaurants se sont de nouveau remplis. Les gens organisaient des soirées bruyantes... "On ne vit qu’une seule fois...", "Quitte à mourir, autant que ce soit en musique". Des soldats, des officiers sont venus. Mais Tchernobyl est désormais tout le temps avec nous... Une jeune femme enceinte est morte soudain, sans cause apparente. Le pathologiste n’a pas établi de diagnostic. Une petite fille de onze ans s’est pendue. Sans raison. Une petite fille... Et quoi qu’il arrive, les gens disent que c’est à cause de Tchernobyl. On nous dit : "Vous êtes malades parce que vous avez peur. À cause de la peur. De la phobie de la radiation." Mais pourquoi les petits enfants sont-ils malades ? Pourquoi meurent-ils ? Ils ne connaissent pas la peur. Ils ne comprennent pas encore.[…]



Pour lire l’extrait en entier :
Pour en savoir plus sur Svetlana Alexiévitch
 
La photo est celle d’une petite fille de neuf ans décédée depuis. L’histoire de cette photo est
 
[1] « Obninsk, ville de la province de Kalouga, à un peu plus d’une centaine de kilomètres de Moscou est le lieu où a été implanté le premier réacteur à usage civil du monde, en 1954. Ville fermée aux étrangers jusqu’à la chute du régime soviétique, elle comporte plusieurs instituts scientifiques dédiés au nucléaire, dont une unite de soins aux irradiés. »

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