Tibhirine : l’improbable bavure militaire ?

L'affaire de Tibhirine serait-elle la réponse de Sarko à Chirac ? Je te giffle avec Karachi, voilà mon retour avec Tibhirine.

Bakchich Info. 13 juillet 2009 par Emile Borne

Barbarie islamiste ou bavure de l’armée algérienne. Pour le lieutenant algérien Allili Messaoud, ancien pilote d’hélicoptères MI8, aucune des deux thèses ne tient.

Qui a tué les moines de Tibhirine en mai 1996 dans les montagnes de Médéa, en Algérie ? La thèse officielle désigne les terroristes des GIA (Groupes islamiques armés). Treize ans plus tard, un général français, attaché de défense à l’ambassade de France à Alger à l’époque des faits, François Buchwalter, déclare à la justice française que les sept religieux auraient été victimes d’une bavure de l’armée algérienne.

C’est ce que lui a raconté un ami algérien rencontré à Saint-Cyr et dont le frère aurait été aux commandes d’un des hélicoptères ayant commis la bavure. Toujours selon le gradé français, celle-ci serait survenue lors d’une mission de lutte anti-terroriste entre Médéa et Blida, au-dessus d’une zone désertée par la population (en 1996, cette région était infestée de maquis terroristes). Après avoir aperçu un campement et pensé qu’il abritait des islamistes, les pilotes « ont tiré sur le bivouac. Ils se sont ensuite posés, ce qui était assez courageux car il y aurait pu y avoir des survivants. Ils ont pris des risques. Une fois posés, ils ont découvert qu’ils avaient tiré notamment sur les moines. Les corps des moines étaient criblés de balles » a déclaré le général Buchwalter au juge Trévidic en charge du dossier, le 25 juin dernier, comme l’ont révélé Le Figaro et Médiapart.

Cette version est-elle crédible d’un point de vue technique et militaire ? Pas pour le lieutenant algérien Allili Messaoud, ancien pilote d’hélicoptères MI 8 qui a déserté en 1998 et s’est posé avec son engin en Espagne où il est aujourd’hui réfugié. En 1996, Allili Messaoud dépendait de la base militaire de Blida à partir de laquelle il rayonnait pour mener des missions contre les maquis islamistes et ce, depuis 1991.

Les pilotes ne tiraient pas sans ordres

Au regard de son expérience qui lui a permis de connaître (et de pratiquer) les modes opératoires aériens utilisés par l’armée algérienne, il lui semble hautement improbable que des pilotes aient pris seuls l’initiative de tirer à vue sur un bivouac non identifié. « On ne survolait pas une zone par hasard. C’était l’armée de terre qui organisait les ratissages et, quand ils repéraient des terroristes, ils appelaient les hélicoptères pour « traiter » la zone. Les pilotes n’agissaient jamais de leur propre initiative : il fallait reporter ce qu’on voyait et attendre les instructions. Tirer sans en avoir reçu l’ordre aurait pu nous conduire en prison ! » s’exclame Allili Messaoud. Et pour cause. Selon cet ancien pilote, « à cette époque, dans les maquis, il y avait des maquisards de l’Armée islamique du salut (AIS), du Groupe islamique armé (GIA), des hommes de l’AIS "amis" de la Sécurité militaire… Agir sans ordre, c’était prendre le risque de tirer sur des terroristes qui étaient des "chouchous de la sécurité militaire" ! ».

Allili Messaoud
© DR

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Allili Messaoud détaille aussi la chaîne de commandement qui était habituellement utilisée avant que des hélicoptères ne procèdent à des tirs contre des maquis : « il y avait toujours un officier de liaison au sol. Il était détaché de l’aviation auprès de l’armée de terre. Il avait un appareil radio VHF sur le dos. Il l’utilisait pour prendre des instructions auprès de l’armée de terre, des services secrets, et il nous répercutait les ordres ».

Les mitrailleuses des hélicoptères étaient peu utilisées dans les zones montagneuses

D’un point de vue technique, l’ancien pilote conteste également l’hypothèse d’un mitraillage des moines. Pour lui, si certains hélicoptères — les fameux MI17 russes — étaient équipés de mitrailleuses, celles-ci étaient très rarement utilisées dans les zones montagneuses comme celle de Médéa où seraient morts les moines selon le général Buchwalter. « Il était impossible de descendre bas pour tirer. C’était trop dangereux. (…) Tuer des gens à la mitrailleuse aurait supposé de tirer de très près, pour bien voir la cible. Pour un pilote d’hélico, il était impossible d’abattre sept bonshommes à la mitrailleuse comme cela, sauf s’ils avaient été attachés à un arbre… même pendant la guerre du Viet-Nam, ils n’ont pas fait cela… » affirme-t-il.

Quand à la probabilité, très faible compte tenu du risque qu’elle implique, que l’un des deux hélicoptères mentionnés par le gradé français se soit posé au sol après avoir tiré, Allili Messaoud peine là encore à y croire : « un hélicoptère, c’est une cible facile (…) Même quand nos moteurs chauffaient au point que les voyants passaient au rouge, on ne se posait pas » explique-t-il avant de se remémorer une mésaventure. « Un jour, cela m’est arrivé au-dessus de la Kabylie. J’ai voulu continuer coûte que coûte jusqu’à Blida. Mais comme le moteur chauffait vraiment trop, j’ai fini par me poser près de Tizi-Ouzou. Mais j’ai choisi une gendarmerie pour atterrir ! »

Le quotidien algérien Liberté se lâche

Néanmoins, l’ancien pilote est intimement convaincu que les moines ont bien été tués par l’armée algérienne mais sans qu’il s’agisse d’une bavure. Il ne peut toutefois pas apporter de preuves étayant cette hypothèse. Une chose est sûre, en 1996, l’Algérie avait une méchante dent contre la France…

Les moines de Tibhirine
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C’est un excellent article intitulé « Tibhirine : qui a peur du grand déballage ? » paru le 9 juillet dans le quotidien Liberté, réputé proche de l’administration algérienne, et sous la plume du spécialiste des questions sécuritaires, Mounir B., qui le rappelle opportunément.

Selon le journaliste de Liberté, si Nicolas Sarkozy devait lever le secret-défense sur l’affaire des moines comme il l’a promis, ce sera alors « toute la “Chiraquie” au grand complet qui devra se justifier devant la justice française de son indigence dans la gestion de l’affaire des moines marquée par une guerre souterraine terrible entre la DST (Pasqua-Marchiani) et la DGSE (Juppé-Rondot) qui avait inévitablement condamné les moines à leur sort macabre » (sic !)

Quand la DGSE et la DST se marchaient sur les pieds

En effet, comme le rappelle à juste titre Mounir B., le gouvernement d’Alain Juppé, alors Premier ministre de Jacques Chirac, avait laissé s’instaurer deux canaux français de négociations pour libérer les moines. Premier canal : celui de Jean-Charles Marchiani, alors préfet du Var et proche de la DST qui, selon son propre témoignage, aurait contacté de haut-responsables de la sécurité militaire algérienne puis « serait parvenu à entrer en contact avec Djamel Zitouni », alors chef des GIA. Selon lui, un deal aurait été trouvé pour libérer les moines. Deuxième canal français mis en concurrence avec celui de Marchiani : la DGSE, activée par le gouvernement d’Alain Juppé.

Comme le rappelle Mounir B., un émissaire du GIA — un certain « Abdullah » — a été reçu à l’ambassade de France par la DGSE puis « est reparti dans une voiture blindée de l’ambassade de France, avec des numéros de téléphone et une lettre signée par la DGSE dans laquelle était écrite l’adresse de Djamel Zitouni : « aujourd’hui le 30 avril 1996 à midi, nous avons reçu votre messager Abdullah qui nous a remis votre lettre accompagnée d’une cassette. Nous souhaitons maintenir le contact avec vous. »

Linge sale français

Mounir B. va encore plus loin dans le déballage du linge sale français et rappelle un épisode plus que délicat pour le pouvoir français de l’époque : la DGSE aurait « réussi à entrer en contact avec les moines, à travers un de leurs agents, qui leur avait remis un micro-émetteur dissimulé dans une custode remplie d’hostie selon le témoignage de l’abbaye cistercienne d’Aiguebelle, dont dépendait le monastère de Tibhirine, et qui a été réduit au silence par sa hiérarchie sous la pression du Quai d’Orsay ». Une trahison suprême aux yeux d’Alger qui traitait avec le canal Marchiani et ne pouvait tolérer que les services français interviennent directement sur le sol algérien !

Qu’importe, droit dans ses bottes, Alain Juppé mettra brutalement fin aux négociations engagées par le préfet du Var en Algérie en ordonnant en conseil des ministres le 9 mai 1996 que celui-ci « cesse toute tractation relative aux moines de Tibhirine ». Résultat : douze jours plus tard, le 21 mai 1996, la mort des moines était annoncée. La question est maintenant de savoir si les religieux ont été tués lors d’une bavure de l’armée algérienne ou sur ordre de la sécurité militaire.

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