Un bon plan anticrise : devenir journaliste

Source : Le Plan B. 18 juin 2009

La profession a beau être sinistrée, un journaliste débutant peut garder l’espoir de réussir dans la vie : il lui suffit de vidanger un énième sujet sur les « bons plans anticrise ».

Le 6 avril, l’équipe de La Rôtisserie, un restaurant associatif de la rue Sainte-Marthe, à Paris, reçoit le courrier électronique suivant : « Bonjour. Je suis étudiant en journalisme et je prépare un magazine sur la crise et les bons plans pour payer moins cher ses repas. Pouvez-vous m’envoyer une photo de votre établissement ? Les contraintes de temps auxquelles je suis soumis ne me laissent pas la possibilité de me déplacer. Cordialement, O. »

« Faire sourire la clientèle »

C’est le métier qui rentre. Élève en troisième année à l’Institut des techniques avancées de l’information et des médias (Itaim), un élevage d’ânes pour familles aisées (5 200 euros de frais de scolarité annuels), notre Albert Londres en culottes courtes a bien intégré les impératifs du journalisme de terrain. Ne décoller de son bureau qu’en cas d’extrême urgence (voyage offert par un annonceur, cocktail, festival de Cannes, remise d’une décoration par un ministre). Ensuite, savoir faire preuve d’une imagination mesurée. De même qu’un été chaud ne se conçoit pas sans sujets sur les crèmes anti-UV, la « crise » impose de multiplier les offres de « bons plans anticrise  », généralement assorties, dans leur version écrite, d’un point d’exclamation espiègle. « Trucs et astuces pour rester une fashionista en temps de crise ! », titrait en avril le magazine Marie Claire, tandis que les animateurs d’Europe 1 révélaient leurs « bons plans pour acheter malin » (21.4.09). Jamais oublieux qu’un sou est un sou, Le Figaro prodigue lui aussi ses « bons plans anticrise » à un lectorat durement frappé par la conjoncture. Comme ce bouchon lyonnais qui sert « la truffe noire à prix coûtant  » : « L’idée est formidable ! On pèse devant vous une truffe que l’on râpe sur le plat de votre choix (ou même seule, dans une soucoupe, si ça vous chante !) et vous payez au poids, soit 0,70 euro le gramme. »

À conseiller aussi, pour « mieux vivre la crise », ce restau parisien près de la Bourse dont « la formule déjeuner – antipasti + plat + dessert (l’éternel minestrone de fruits au sabayon alcoolisé) – a été rebaptisée CAC 40, pour faire sourire une clientèle en pleine récession d’optimisme. Le prix du menu varie donc (entre 34 et 40 euros) selon le cours du marché » (Le Figaro, 24.2.09).

Bien entendu, un journaliste digne de ce nom doit savoir ajuster l’offre à son public. Quand La Voix du Nord dévoile « Les bons plans anticrise » (2.5.09), c’est pour promouvoir le « galet anti-odeurs qui remplace les sprays désodorisants » plutôt que la truffe râpée. Il en va de même pour Nice-Matin qui, tout en promettant ses « dix idées anticrise pour faire le plein d’économies ! » (29.4.09), vante humblement « la halle aux bonnes affaires du marché de Rocheville ». Il est vrai que, pour le commun des mortels, le « bon plan anticrise » sert avant tout d’enseigne aux sacs d’endives ramollies de Franprix.

Mais il arrive qu’un malentendu entrave le devoir d’informer. En sollicitant La Rôtisserie, l’apprenti journaliste ignorait manifestement qu’il avait affaire à un QG de militants aguerris. Lesquels, s’ils pratiquent des prix raisonnables, ne sont pas nécessairement en demande d’un agent publicitaire. Au lieu de la photo requise, l’étudiant en « techniques avancées de l’information  » a donc reçu cette réponse : « Nous sommes touchés par l’intérêt que vous portez à notre restaurant […]. Cependant, nous nous permettons de formuler une hypothèse : répondre à la crise par la recherche de restaurants pas chers, ne serait-ce pas de même nature que de soigner un mal de pied en apprenant à sautiller sur une jambe ? » Et de conclure sur une autre hypothèse, plus perfide : que le reporter en fauteuil recontacte bientôt La Rôtisserie « pour un article sur les régimes avant l’été (nous servons légumes et crudités, ça c’est intéressant !) ».

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