Un roman met à nu la violence silencieuse dans l'entreprise

Rue 89. 24 septembre 2009 par Hubert Artus

Couverture des "Heures souterraines", de Delphine de ViganCarton surprise il y a deux ans avec « No et moi », où elle opérait un virage social, Delphine de Vigan est un de nos coups de cœur de la rentrée avec des « Heures souterraines » qui tombent bien. Continuité logique de son œuvre, le roman traite de harcèlement au travail, de l'image de soi, et surtout des violences sourdes de la société du travail.

« Avec la crise, on harcèle plus, plus vite, plus fort », titrait David Servenay sur Eco89 il y a quelques jours. Un an après ladite (explosion de la) crise, et pleine vague de suicides à France Telecom, voici qu'un des romans majeurs de la rentrée française se saisit de cette question.

Grouillement des villes et monde de l'entreprise

On le doit à Delphine de Vigan. Une auteur qui commença à avancer masquée (« Jours sans faim », premier roman saisissant sur l'anorexie, publié sous pseudo en 2001), avant de creuser des sillons intimes.

Puis, en 2007, virage vers le réel social. Son quatrième roman, « No et moi » est l'histoir d'une adolescente surdouée qui vient en aide à une jeune SDF. Carton : prix des Libraires, plus de 100 000 exemplaires vendus, traduit en vingt-six langues, et une adaptation au cinéma en projet, avec Zabou Breitman aux manettes.

Rentrée 2009 : « Les Heures souterraines » est la suite logique. Comme le titre l'indique, il s'agit de creuser, d'identifier. Strate par state. Identifier quoi ? L'effacement progressif de la confiance en soi. La façon dont on perd l'estime de soi-même lorsqu'on subit un harcèlement moral.

Se rappelant qu'elle travaillait en entreprise avant de vivre de sa plume (depuis 2007), Delphine de Vigan place son nouveau roman dans le monde de l'entreprise. (Voir la vidéo)


« La voix traverse le sommeil, oscille à la surface » : ainsi pénètre-t-on dans « Les Heures souterraines ». Et l'on découvre Mathilde, qui se remémore cette voyante vue récemment. On lui avait alors dit que le 20 mai, sa vie changerait. Le 20 mai, nous y sommes…

Chapitre suivant. On découvre Thibault, médecin urgentiste à Paris. Il passe ses journées au volant de sa voiture, de malade en malade. En privé, il vit une belle histoires d'amants, le genre où l'un aime et où l'autre a juste besoin. Alors Thibault prend la décision douloureuse de quitter son amante. Nous sommes le 20 mai.

Mathilde prend le RER chaque jour pour aller se faire dévorer vivante

Le roman alternera plus ou moins les chapitres sur Mathilde et Thibault. Et prendra un tour saisissant.

Delphine de Vigan parvient rapidement à faire contre-coller le mouvement propre à la vie de Thibault (urgences, disponibilité, circulation) et la quasi-immobilité de la vie de Mathilde, veuve qui élève ses enfants et qui évolue dans le monde figé de l'entreprise.

Jusqu'ici, elle était l'adjointe du directeur marketing d'un groupe alimentaire international. Jusqu'ici, car du jour au lendemain, de façon anonyme et caractérielle, le chef veut sa peau. Débute le harcèlement.

Chaque jour, elle continue à jongler des heures durant avec les lignes et les correspondances RER-métro, mais c'est pour aller se faire dévorer vivante.

Une écriture ultraréaliste, un rythme toujours en deux temps

Mathilde a alors droit à toute la batterie classique de la pression managériale : le patron réclame des doubles de documents qu'il ne demandait jamais, il la met dans un bureau plus petit, fait bloquer son ordinateur, etc.

Tout le tact de Delphine de Vigan est de faire confiance à une écriture ultraréaliste, très posée, qui suit de près ses personnages et donne toute leur saveur aux faits les plus simples.

L'écriture est ici quasi journalistique. Et permet d'explorer la progression du stress dû au harcèlement. Comment il mine un à un tous les niveaux de la confiance en soi. Et Mathilde de se demander si, en fait, elle n'a pas mérité ce qui lui arrive.

Roman du doute, « Les Heures souterraines » devient in fine roman de la culpabilité.

Mathilde n'est pas reconnue dans son travail. Pendant que Thibault, lui, n'est pas reconnu dans son amour. Vie privée, vie publique. Les deux mènent à l'identité intime.

En deux temps, toujours, Delphine de Vigan nous y mène littérairement. Violences sourdes et violences visibles Mouvement et immobilité. Visible et non-visible. Temps réels et temps morts. (Voir la vidéo)


C'est précisément ce mouvement en deux temps qui, faisant musique, permet à l'auteur de donner une dimension poétique, mystérieuse, et aussi ludique à son livre : le thème de départ est le harcèlement, et à aucun moment vous ne trouverez le terme « harcèlement » dans le livre. Jamais.

C'est-à-dire que la qualité du rythme, des personnages, du réalisme et de l'histoire sont d« un niveau tel que la métaphore se fait naturellement. Le terme est décrit, mis en scène, illustré, mais jamais “ transcrit ”.

Comme un écho au superbe “ Jours sans faim ”, le premier roman de l'auteur. Qui débutait lorsque le personnage parvenait à nommer son mal : anorexie.

Vigan, l'un des “sons” à écouter de la rentrée littéraire

Et Thibault dans tout ça ? Il suit Mathilde sans le savoir. Souvent, le chemin le plus court entre un homme et une femme, c'est le réel. Tout le roman, ici, est suspendu à la possibilité de leur rencontre.

En ce qu'il travaille sur comment “ nommer ” les choses en les illustrant, en ce qu'il est fait de réel, de monde du travail, d'un travail sur la féminité aujourd'hui, “ Les Heures souterraines ” s'inscrit dans un son majeur de cette rentrée 2009.

Il est à lire en même temps que certains de nos autres coups de cœur : David Foenkinos, Marie NDiaye, Véronique Ovaldé. Qui, tous, sont aussi des coups de l'Académie Goncourt(Voir la vidéo)


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