Vel d'Hiv: Copé tacle Badinter en refaisant l'histoire

Marianne2. 11 mars 2010 par Philippe Cohen

La soirée spéciale de France 2 consacrée à la sortie du film sur la rafle du Vel d'Hiv a fait l'objet d'un règlement de comptes en direct dirigé contre François Mitterrand et surtout Robert Badinter. Jean-François Copé s'est fait particulièrement remarquer pour sa démagogie.



Vel d'Hiv: Copé tacle Badinter en refaisant l'histoire

Mardi soir donc, c'était donc devoir de mémoire pour les téléspectateurs de France 2 avec la soirée exceptionnelle sur le film la Rafle du Vel d'hiv. Instruction civique pour adultes ou coup de pub pour un film qui ne le méritait peut-être pas ?
Rappelons d'abord brièvement les faits. Les 16 et 17 juillet 1942, 13152 juifs (9037 adultes et 4215 enfants) ont été arrêtés par la police française de René Bousquet à la demande des occupants et enfermés dans le Vélodrome d'Hiver. Pour la première fois, une rafle anti-juive visait des enfants. Confrontée au refus des autorités allemandes de déporter des enfants de moins de 16 ans, l'administration de Vichy a regroupé les familles puis séparé les parents, envoyés en déportation, de leurs enfants, réexpédiés discrètement dans d'autres camps dans les provinces françaises.
 
Présentée par Marie Drucker qui récitait tant bien que mal ses fiches sur un dossier qu'elle donnait l'impression d'avoir découvert récemment, cette soirée est d'abord apparue comme un coup de pub inouï au film de Rose Bosch.

A l'opposé du sens général du film, lequel rappelle que les Français ne furent pas tous, loin de là, des collabos, le  devoir de mémoire tel qu'il a été célébré mardi soir sur France 2 tombe pourtant dans tous les travers qu'ont dénoncés, en 1994, notre collaborateur Eric Conan et l'historien Henry Rousso dans le livre « Vichy, un passé qui ne passe pas  » (1) : « Les enfants ou les petits enfants de la génération de la guerre (très présents sur le plateau de Marie Drucker) qui ne cessent de dénoncer l'absence de lucidité ou la lâcheté dont firent preuve leurs aînés une fois la tragédie résorbée, peuvent le faire avec d'autant plus de facilité que les fureurs d'une guerre mondiale leur ont été épargnées et qu'ils ont eu la chance de n'avoir jamais été confrontés à des engagements d'une telle radicalité.  »

Rose Bosch, la réalisatrice de la Rafle, a elle-même donné le ton, affirmant même de façon scandaleuse que c'était parce que ses deux parents étaient étrangers qu'elle avait eu la liberté de faire un film. Une conception presque essentialiste de la vérité historique. Et surtout, après avoir largement puisé, pour son scénario, dans les ouvrages d'histoire, Rose Bosch a prétendu que les films étaient plus convaincants que les livres parce qu'ils jouaient sur l'émotion tandis que les livres misaient sur la force du raisonnement et de la mise en perspective. Bref, le vieux rata du cerveau droit de la rationalité et du cerveau gauche de l'émotion que personne n'oserait même plus servir - du moins on l'espère - à des collégiens aujourd'hui...

Séance de Badinter bashing

Joseph Weismann, rescapé du Vel d'Hiv, 11 ans en 1942
Joseph Weismann, rescapé du Vel d'Hiv, 11 ans en 1942
Mais ce n'est pas le film et les boursouflures sur la mémoire - lesquelles mettent toujours mal à l'aise - qui motivent cet article, mais une sorte de guet apens qui concerne Robert Badinter. En voici le déroulé.

Vers la fin de l'émission est en effet diffusée une séquence filmée de la cérémonie du dépôt d'une gerbe par François Mitterrand en juillet 1992. Quelques centaines de juifs présents en veulent au Président d'alors pour ses ambiguïtés envers Vichy et Philippe Pétain, sur la tombe duquel Mitterrand déposait une gerbe chaque année quand ses prédécesseurs s'étaient contentés d'honorer, une fois durant leur mandat, le vainqueur de Verdun. On les voit siffler le Président  et crier « Mitterrand à Vichy! ». La caméra s'attarde alors sur le visage de Robert Badinter qui, laissant éclater sa colère et son émotion, prononce des paroles extrêmement dures contre les manifestants juifs :
« Je me serais attendu à tout éprouver sauf le sentiment que je viens d'éprouver et que je vous livre à présent... Les morts nous écoutent, croyez-vous qu'ils écoutent cela ? Je ne demande rien, aucun applaudissement, que le silence que les morts appellent. Vous déshonorez la cause que vous croyez servir. Taisez-vous ou bien quittez ce lieu de recueillement

Retour sur le plateau de France 2 où prennent place deux invités : Jean-François Copé et Pierre Moscovici. Ils ne sont pas là par hasard. Ils sont tous les deux issus de pères juifs roumains et de familles qui ont subi les persécutions du nazisme. Moscovici a en outre cette particularité d'avoir été le premier des hommes politiques de gauche à déplorer l'amitié et la fidélité de François Mitterrand envers René Bousquet en 1994, au moment de la parution du livre de Pierre Péan, «Une jeunesse française», dans lequel l'enquêteur révélait le lien ancien existant entre René Bousquet et l'ancien Président de la République. Il n'y avait, cependant, et contrairement à ce qu'en ont dit à l'époque beaucoup de journalistes et de commentateurs, aucun jugement de l'auteur sur le comportement d'un homme qui est passé de Vichy à la Résistance en utilisant tous ses liens avec les gens de Vichy. C'est tout le paradoxe de ce dossier que ne veulent pas comprendre les résistants d'aujourd'hui : c'est grâce à Martin, un homme du cabinet Bousquet, que Mitterrand a pu avoir accès à certaines informations utiles à son mouvement de  Résistance.

Sitôt la séquence Badinter finie, c'est en tout cas vers Moscovici et Copé que se tourne Marie Drucker pour leur demander leur sentiment sur cette colère de Robert Badinter. Le«  Badinter bashing » pouvait commencer. Pierre Moscovici reste mesuré : « J'ai des sentiments mélangés. J'aurais aimé que François Mitterrand en dise plus. Je n'ai pas été convaincu par ceux qui l'insultaient parce qu'il était le Président. J'étais admiratif de la force de la colère de Badinter. » Mais en même temps, il évoque sa réaction violente deux ans plus tard à propos de la relation Mitterrand-Bousquet : « Je ne comprenais pas la sympathie maintenue depuis si longtemps de François Mitterrand pour un homme dont on savait  qu'il était l'auteur de cette rafle. »

Badinter : «Je me suis expliqué dix fois, mais personne ne veut entendre»

Une image du film de Rose Busch
Une image du film de Rose Busch
Jean-François Copé rebondit sur les propos de Moscovoci : « Moi, je n'ai pas compris  Badinter. Parce que la révélation de l'amitié entre Mitterrand et Bousquet, l'organisateur de la rafle du Vel d'Hiv... J'avais été profondément choqué que le Président de la République française avait été l'ami de René Bousquet J'avais été stupéfait de la réaction de Monsieur Robert Badinter pour lequel, je le dis très simplement, j'ai une grande admiration.  Et encore aujourd'hui je n'arrive pas à me l'expliquer... parce qu'il y avait toute une classe politique qui était au côté de Mitterrand et qui, forcément au moins, savait... Qu'est ce qui a pu les conduire, tant d'années après ... les convaincre de ne pas réagir ».

Le patron du groupe parlementaire UMP se fend ensuite d'un couplet admiratif sur Moscovici, couplet parfaitement démagogique (« Il a eu le courage de dire au ps et à tous les socialistes qui étaient ses aînés. ll fallait avoir le courage de le faire.») Moscovici ne le contredit pas mais évoque tout de même le fait que les relations entre Mitterrand et Bousquet n'ont été connues que deux ans plus tard. Mais le téléspectateur ne peut comprendre l'anachronisme de Copé car Serge Klarsfeld rappelle alors qu'il avait porté plainte contre Bousquet deux ans auparavant et que Mitterrand l'avait protégé. C'est vrai mais cela était connu de peu de gens et surtout cela n'a rien à voir avec le récit détaillé de la relation Mitterrand-Bousquet qui, lui, ne viendra que deux ans plus tard.

Bref, les deux quinquas se sont  congratulés avec la plus value de vérité que suggérait leur appartenance à deux camps politiques opposés, sur le dos d'un absent plus âgé, plus mitterrandien mais absent. Pour le téléspectateur non spécialiste, Hitler tenait la main de Pétain, qui tenait celle de Bouquet, laquelle étreignait celle de Mitterrand qui elle-même s'accrochait à l'épaule de Badinter. Bien sûr, personne n'a prétendu une chose pareille, mais c'est bien ce qui était finalement suggéré.
 
Certes, Marie Drucker avait invité Robert Badinter à l'émission. Sans le prévenir toutefois que l'on repasserait la séquence de la cérémonie du Vel d'Hiv. L'avocat a refusé, dissuadé par le trop grand nombre d'invités de l'émission et surtout ignorant du mauvais coup qu'on lui préparait.

Interrogé après l'émission par Marianne2, Robert Badinter est revenu à regret sur sa colère : « Je me suis expliqué dix fois sur cette affaire, mais personne ne veut entendre. D'abord, on n'a montré que le passage où je suis submergé par la colère. Or, tout le discours portait sur la responsabilité des hommes de Vichy et exigeait vérité et justice (voir extraits plus bas en encadré, ndlr). Ensuite, la colère ne m'est pas venue à cause des sifflements contre François Mitterrand. Je le connaissais depuis suffisamment longtemps pour savoir que ces sifflets n'avaient aucune influence sur lui. Non, ce qui m'a choqué, c'est le moment où sont survenus ces sifflets. Nous venions d'écouter un témoignage bouleversant d'une rescapée. Le grand Rabbin de Paris avait ensuite récité le Kaddish, la prière des morts. Ça m'a mis en rage. Les phrases que j'ai dites me venaient de ma grand-mère qui me disait dans un français mélangé au yiddish : "Rappelle-toi mon chéri, les morts t'écoutent quand tu parles d'eux". »

Extraits du discours de Robert Badinter au Vélodrome d'Hiver, le 16 juillet 1992

  … En prononçant ce mot si chargé d’exigence, je veux marquer qu’il ne s’agit point pour nous de vengeance. Nous savons bien que les coupables ne sont plus que des vieillards et que leur terme approche. Après tant d’années écoulées, ce qui importe, c’est moins le châtiment que le jugement lui-même. Parce que leurs crimes atteignent l’humanité toute entière, en la personne de ces êtres humains et d’abord de ces enfants martyrisés, il est essentiel au respect dû à l’humanité que ces criminels soient jugés. Il importe qu’à travers eux et au cours de leurs procès, ces crimes soient rappelés à la conscience des hommes et d’abord à celle des nouvelles générations. Car la justice quand il s’agit des crimes contre l’humanité est d’abord Mémoire.



Or nous sommes arrivés à ce moment où les derniers témoins vont disparaître l’un après l’autre, où le temps écoulé fait que la Mémoire se transforme en Histoire. Déjà des faussaires sont à l’œuvre pour altérer la vérité. Déjà, certains s’appliquent à diluer ou à effacer des responsabilités écrites en lettres de sang. Rien ne serait pire à cet égard que de permettre à l’équivoque de s’installer durablement, et de masquer pour l’avenir la signification du martyre des enfants du Vel d’Hiv. Une grande nation dont le destin a été souvent tragique n’a rien à craindre de la vérité. Et il n’y a nulle honte à mettre à jour les plaies secrètes d’un passé qui s’éloigne. Certes, qu’il s’agisse des Juifs ou des résistants, la République ne saurait être tenue pour comptable des crimes commis par les hommes de Vichy. Mais elle doit à leurs victimes l’ultime hommage que nous puissions leur rendre : l’enseignement de la vérité et la force de la Justice.

Denis Peschanski : «On a voulu se payer Badinter»

De son côté, l'historien Denis Peschanski, spécialiste de l'occupation, a apprécié le travail de Capa qui a réalisé les montages d'archives de l'émission. Il a d'ailleurs été présent sur le plateau jusqu'à la séquence Badinter où on l'a ramené à sa loge. Il considère pourtant qu'il s'est produit ensuite « une véritable opération ciblée » contre Mitterrand et Badinter : « On a voulu se payer Mitterrand et surtout Badinter. Or, l'interprétation proposée est totalement décalée. Le comportement de François Mitterrand se situe dans la continuité de celui de De Gaulle. Pour ce dernier, avant de tuer des juifs, le régime de Vichy a assassiné la République. La France est à Londres et pas à Vichy. Au lieu de désigner des bouc-émissaires, l'émission aurait été plus utile en expliquant la fracture mémorielle et générationnelle qui se produit ensuite avec le discours de Chirac en 1995 et les prises de position de Jospin  » Le sourire en coin de Serge Klarsfeld - très visible à l'écran - pendant les interventions de Moscovici et Copé donne l'impression que l'historien, en conflit avec Badinter depuis des années, n'est pas mécontent de ce qui se passe.

Qu'importe finalement si l'opération « Badinter bashing » a été fomentée ou spontanée. La démagogie - ou l'ignorance de Jean-François Copé (mais alors qu'il s'excuse!) - montre en tout cas que le devoir de mémoire, cause toujours présentée comme sacrée, peut servir de d'alibi à de basses manoeuvres politiciennes. Jean-François Copé s'est présenté aux téléspectateurs la Shoah en bandoulière pour dégommer deux adversaires — emblématiques — de la droite française. En fait de devoir de mémoire, il a surtout actionné, sans susciter de protestation de Max Gallo (lui! aussi présent sur le plateau) ou de Pierre Moscovici, un devoir de salir.

(1) Folio Histoire.

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