Vidéo protection : de qui se moque-t-on ?

Plume de Presse. 11 février 2010 par Olivier Bonnet

Grossière manipulation sémantique

La "loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure" - quel intitulé grotesque ! -, mieux connue sous son petit nom de Loppsi II, actuellement en discussion à l’Assemblée nationale, comprend un volet concernant l’installation massive de caméras vidéo dans les lieux publics - leur nombre sera triplé, de 20 à 60 000 -, censées remplir plusieurs objectifs, énumérés par Sarkofrance  : "protection des bâtiments et installations publics et de leurs abords, sauvegarde des installations utiles à la défense nationale, régulation du trafic routier, constatation des infractions aux règles de la circulation, prévention des atteintes à la sécurité des personnes et des biens dans des lieux particulièrement exposés à des risques d’agression ou de vol, prévention d’actes de terrorisme". Un vrai remède magique à tous les problèmes ! Pour bien ancrer dans l’opinion les bienfaits de cette démarche, l’UMP sacrifie une nouvelle fois à la manipulation sémantique, comme lorsqu’elle utilise à tout bout de champ les mots "réforme" ou "modernisation", pour mieux cacher l’aspect au contraire profondément régressif de sa politique. Et cette fois, les tartuffes se sont surpassés : l’appellation de "vidéo-surveillance", qui correspond très exactement au phénomène, est pourtant proscrite. Pensez donc : le verbe "surveiller" suggère l’espionnage, l’intrusion, le flicage... Qui aurait envie de se sentir constamment épié par l’oeil de big brother ? Alors nos gouvernants ont sorti de leur chapeau une dénomination nettement plus vendeuse : "vidéoprotection". Enorme ! "Il s’agit de protéger les Français de la délinquance et en aucun cas de les surveiller !", ose même le ministère de l’Intérieur. D’accord. Prenons un cas d’espèce. Vous vous trouvez dans la rue ou sur un quai de métro quand un ou plusieurs individus s’avancent dans votre direction. Mais heureusement, le gouvernement renforce "la performance de la sécurité intérieure" et vous ne craignez rien : vous êtes "protégé" par une caméra. Si l’on tente de vous agresser, de petits bras musclés télescopiques jailliront-ils pour immédiatement ceinturer et neutraliser le délinquant ? Evidemment que non. Simplement, la scène sera filmée. Et la police pourra ainsi assister au spectacle de votre passage à tabac. Vous finirez à l’hôpital exactement comme s’il n’y avait pas eu de caméra. Mais vous aurez été protégé ! Absurde raisonnement qui veut qu’une caméra empêche quoi que ce soit : il suffira à l’agresseur de cacher son visage pour que la bande vidéo ne soit d’aucune utilité.

Du reste, un rapport officiel du ministère de l’Intérieur prouve l’inefficacité de la vidéo-Unesurveillance, comme nous l’enseignait en novembre dernier Bug Brother. Qu’importe pour notre droite sécuritaire : si les faits la contredisent, elle leur tord le cou ! Son zélé porte-parole, Le Figaro, n’a pas craint de se livrer à une opération de basse propagande mensongère, insultant la déontologie journalistique en prétendant lire dans ce rapport l’efficacité du dispositif. Voici les faits objectifs, rétablis par Bug brother : "Le rapport nous apprend ainsi (...) qu’”en dessous d’une caméra pour 2000 habitants, les agressions contre les personnes progressent plus vite (+44,8%) que dans les villes qui n’ont aucun équipement (+40,5%)“. Le nombre d’agressions progresse donc plus vite dans les villes modérément vidéosurveillées que dans celles qui ne le sont pas : on voudrait démontrer l’inefficacité de la vidéosurveillance qu’on ne s’y prendrait pas autrement. On y découvre aussi que la délinquance générale baisse moins quand il y a plus d’une caméra pour 1000 habitants que lorsqu’il y a une caméra pour 1000 à 2000 habitants. Autrement dit : plus il y a de caméras, moins la délinquance baisse… (...) Quant à l’effet dissuasif, “pour ce qui concerne la délinquance générale, les taux d’élucidation progressent aussi bien dans les zones avec ou sans vidéoprotection“… mais restent inférieurs dans les villes vidéosurveillées que dans celles qui ne le sont pas (...) le taux d’élucidation des atteintes volontaires à l’intégrité physique (AVIP) est de 54,4% dans les villes vidéosurveillées, mais de 60,6% dans celles qui n’ont pas de caméras". Et on va tripler leur nombre ! Beaucoup plus efficaces seraient évidemment des patrouilles de police dans les "lieux particulièrement exposés à des risques d’agression ou de vol". Oui mais voilà : pendant que les sarkozystes prétendent vous protéger en déployant partout leurs caméras, alors même qu’il est établi que leur effet est inopérant, ils persistent à diminuer les moyens de la force publique : la suppression de 9 000 postes de police et gendarmerie depuis 2008 ne leur suffit pas, 4 800 sont encore prévues d’ici 2013. Dormez, braves gens, Sarkozy veille sur votre sécurité...

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