Yan Lindingre : L’affaire Clearstream, c’est dix fois le Watergate

samedi 18 avril 2009. Source : Article XI

Il fallait au moins une BD pour faire récit du fight Denis Robert vs Clearstream. Et mieux se perdre dans les arcanes flippantes de la colossale enquête du plus vertueux des journalistes messins (au moins). "L’affaire des affaires", roman graphique de haute volée, s’y attache avec efficacité. On a demandé à Yan Lindingre, l’un de ses co-auteurs, de nous raconter ce qui se cache sous le couvercle.

Comment est née « L’affaire des affaires » [1] ?

"Denis Robert, qui est un ami et dont je connais bien le travail, était submergé de procès. Son crime : avoir ferré un trop gros poisson, Clearstream. Il nous expliquait comment, en allant mettre son nez dans les chambres de compensation, on pouvait avoir une idée immédiate de tous les flux financiers de la planète. Mieux que cela, on pouvait tracer l’argent sale et surveiller les paradis fiscaux. Il nous interpellait sur les fuites de capitaux et la dérégulation dont profitait le système bancaire. Il nous expliquait qu’il suffisait de placer des "gendarmes" dans ces fameuses chambres de compensation pour éviter les fuites massives de capitaux. On aurait pu notamment y repérer les transferts massifs d’emprunts toxiques. Denis nous expliquait pourquoi le système marchait sur la tête. C’était 10 ans avant la crise et le rodomontades de notre petit président contre les paradis fiscaux. Tout le monde s’en foutait. Mieux que cela, une partie de la presse prit la défense de Clearstream. Ce fut le cas du "Monde" et de "Charlie Hebdo". Pour ma part c’est cette injustice qui m’a poussé à travailler avec Denis. Je pensais que le grand public ne pourrait pas se taper ses 1000 pages d’enquêtes pour comprendre. Il fallait autre chose. Ce fut la BD."

C’est ta première collaboration directe avec Denis Robert ?

"Oui. Je fais partie de son comité de soutien. Les autres collaborations, c’était organiser des concerts, vendre de t-shirts ; tout ce qui pourrait nous permettre de ramener des fonds pour payer l’avocat et les procès perdus. Il y a tellement de procédures en cours, c’est inouï."

Entre Lorrains, l’amitié qui vous lie a d’abord été question de proximité ?

"A l’heure de la toile, ce serait un peu désuet de dire ça. Ceci dit, ça fait du bien de sentir ses potes présents, en chair et en os. Je crois que ça a aidé Denis que nous soyons là, soudés. Indéfectibles. Et je crois que nous avons fait bouger les choses. Ne serait-ce que les lignes d’une presse hostile. Nous avons réussi à foutre le bordel à "Charlie Hebdo". "Siné Hebdo" n’étant qu’un énième avatar de l’affaire Clearstream."

En parlant de proximité justement : entre Lefred-Thouron, Rémy Malingrey et ta pomme, c’est un peu comme si la tribu lorraine s’était organisée pour cannibaliser la BD et le dessin de presse…

"Cannibales... Bah... J’ai commencé un peu tard dans le métier. Lefred m’a beaucoup aidé. Comme un frère. On a collaboré dans tous les sens. On est une sorte de famille. Mais dire qu’on bouffe tout, ce serait injuste. C’est un job où il y a de la place pour tout le monde."

Bon, on s’éloigne de nos moutons. Qui a eu l’idée de s’atteler à la tâche de « L’affaire des affaires » ?

"Denis... et moi. Denis aime les aventures à quatre mains, moi aussi. Au début, il voulait que je fasse Clearstream avec des gros nez. Je ne sentais pas le truc. On a évoqué des tas de possibilités. Il voulait bosser dans l’esprit de "Maus" [2]. Je parle évidemment de la forme. il pensait à des personnages anthropomorphiques. Finalement, j’ai proposé ce qui me paraissait le plus simple et le plus efficace : raconter chronologiquement et de manière réaliste. En soignant le rythme, la narration. Un roman graphique en somme."

Dans ce récit du parcours d’un homme (Denis Robert) et de ses engagements (un journalisme de convictions et d’investigations), qu’est-ce que la BD procure qu’une autre forme de traitement n’aurait pas permis ?

"Ce que permet le livre par rapport au cinéma ? Un retour en arrière si besoin. un rythme de lecture propre à chacun. Et la possibilité d’aller à tout moment chercher des infos complémentaires sur internet ou dans des bouquins. Cette BD est conçue avec des tas de références. On ne peut pas tout développer, mais tout est mentionné. Quant aux images, elles permettent de fluidifier un contenu un peu coton. De simplifier."

Comment s’est articulé le travail à six mains ?

"Denis écrit. Puis met en dialogues, précise les situations. Je mets en storyboard en rajoutant un peu ma sauce dans les dialogues. J’invente des scènes de transition. On fait un premier jet. On lit à tête reposée. On dérushe. On monte... De là, on travail comme pour un film. On taille dans la matière première, on la réarrange, on écrit de nouvelles scènes. En quand ça colle, je réalise le story final, puis le dessinateur attaque... Rajoutant à son tour sa propre sauce. On peut dire que c’est un boulot très peaufiné."

De Laurent Astier, qui cosigne également "L’affaire", ou de toi, qui est le metteur en scène, qui est le dessinateur ?

"Je mets en scène, il dessine ; Mais tout n’est pas si arrêté. Il a su rattraper des pages que je n’avais pas réussi à négocier."

Le « noir et blanc » s’est imposé d’emblée ?

"La couleur aurait été anecdotique. On n’y a même pas pensé."

" Cette BD explique ce que les journalistes auraient dû nous expliquer en relayant l’enquête de Denis.... Au lieu de le taxer de fabulateur "

Pourquoi avoir opté pour une narration à la première personne ?

"On a tout essayé. Mais ça collait mieux. Ça permettait de rappeler que tout ce dont il est question est réel. Tout aussi réel que les 30 procès qui ont été intentés à Denis. Et que Denis est un être en chair et en os."

Avec ce bouquin, on s’éloigne de tes sources habituelles d’intervention ?

"On peut le dire."

Les méandres « clearstreamiens » sont loin d’être glamour, easy reading, et pourtant la BD fait un carton. Surpris ?

"Non, pas surpris. Pour moi, cette affaire, c’est dix fois le Watergate. C’est une histoire dont on parle beaucoup, mais une histoire à laquelle personne ne pige rien. Et ce n’est pas la censure à l’endroit de Denis qui y aide. Ses bouquins ont été interdits à la vente. Fait rarissime en France. Cette BD explique ce que les journalistes auraient dû nous expliquer en relayant l’enquête de Denis.... Au lieu de le taxer de fabulateur."

A ce sujet : de plus en plus, la BD semble mordre sur le terrain du social. T’en penses quoi ?

"Que du bien. Même mes gros nez parlent de la société. Personnellement, je ne suis pas porté sur l’héroïc fantaisy ou le manga. Nous sommes au milieu d’un monde qui bouge. Il faut le raconter, tenter de l’expliquer. La BD, comme les autres médias, est là pour ça."

A quand la parution du prochain tome ?

"Septembre ou novembre, je pense. Je ne suis pas de la partie. Trop de boulot et délais trop courts. Denis et Laurent se débrouillent comme des grands. Je reviendrai certainement pour le tome 3."

Un dernier truc : où en est ton clash [3] avec les Beaux-Arts de Metz ?

"Le maire [4] a perdu les élections. Ses successeurs (à la mairie et à la communauté d’agglo) ont prié les fonctionnaires zélés qui m’avaient fait virer de me réintégrer. Ils se sont exécutés de bonne grâce. Affaire classée. Au moins une !" [5]

 [6]

Notes

[1] Editions Dargaud.

[2] "Maus", d’Art Spiegelman, roman graphique indispensable qui raconte la Shoah à travers les points de vue des deux souris les plus émouvantes de toute l’histoire de la littérature

[3] Au printemps 2007, Yan Lindingre s’est fait mettre à la porte de l’école à la suite de dessins qui auraient déplu à sa hiérarchie.

[4] Jean-Marie Rausch, en poste de 1971 à 2008, battu par le socialiste Dominique Gros.

[5] Interview (joies du net !) réalisée par mails.

[6] Photo extraite du site touscochons.blogspot.com. La photo en page d’accueil est quant à elle extraite du site actuabd.com. Merci à eux pour leur coup de main pas choisi.

 


 

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