Interview de Martin Esposito, réalisateur de Super Trash

Le Lot en Action, par Emmanuel Gaignault, mis en ligne le 12 novembre 2013

photo-1-super-trash-le-film-surf-the-trash-martin-esposito-01-redim.jpgVoici un témoignage à charge contre notre société de surconsommation. Deux ans et demi au cœur d’une décharge située dans l’une des plus belles régions du monde. Veolia a écrit le scénario de ce film d’horreur qui pourrait s’intituler Retour vers l’enfer… de la benne ! Mais à qui profite ce crime contre l’environnement ?

 

 

Le Lot en Action : Comment vous est venue l’idée de faire un film sur ce sujet ?

Martin Esposito : C’est une idée qui a longuement mûri. Il m’a fallu du temps pour que le projet grandisse et prenne la forme d’un film dont le propos est exclusivement axé sur la décharge de la Glacière à Villeneuve Loubet dans les Alpes-Maritimes (06). En effet, au départ, j’envisageais plutôt de faire un tour du monde des décharges en insistant sur celles qui se trouvent dans les pays qui sont aujourd’hui considérés comme les grandes puissances du monde. Je voulais rapporter des images spectaculaires des Etats-Unis et notamment d’Hawaï que je connais bien en tant que surfeur, mais aussi de Chine et de certains pays d’Europe, pour terminer par la décharge qui se situe à côté de l’endroit paradisiaque où j’ai passé mon enfance, à seulement deux kilomètres de la maison de mes grands-parents. Puis, après un repérage à Hawaï, j’ai décidé de revenir sur la Côte d’Azur, près du lieu où j’ai vécu mes premières années, l’ancien directeur du site m’ayant donné une autorisation pour filmer. Au début j’avais prévu de travailler une quinzaine de jours pour élaborer ce reportage, qui en fait va durer deux ans et demi… Je n’avais aucune idée de l’étendue du désastre dont j’allais être le témoin privilégié pendant ces dix-huit mois. Jamais je n’aurais pu imaginer à quel point ce « centre d’enfouissement technique » est un condensé de la folie des hommes. Je ne me représentais absolument pas l’ampleur du drame que j’allais découvrir. Ce fut un choc, une révélation, et au fil des jours, un combat.

 

photo-4-martin-esposito-super-trash-le-film-10.jpgLEA : Qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous durant le tournage ?

ME : Franchement, en dehors de la prise de conscience, c’est de puiser au fond de moi les forces psychologiques qui m’ont permis de tenir et de trouver la volonté de réaliser un film sur ce que je voyais. C’est un combat extrêmement difficile sur le plan moral. A cela s’ajoute l’angoissante question qui vous taraude sans cesse : « Est-ce que je ne fais pas cela pour rien ? Est-ce que mon travail va aboutir ? Est-ce que le film va sortir ? Quel va être le résultat de ces milliers d’heures de rush ? Et si je vais au bout de mon projet quel sera l’accueil du public et des journalistes ? » Lors de ces dix-huit mois de tournage j’ai vécu dans un environnement très morbide. Une décharge, c’est la fin des objets, c’est la fin de la nourriture qui n’a pas été consommée, c’est la poubelle de la société. L’homme enterre ce qu’il ne veut plus. Il y a un aspect animal dans cette démarche. Quand vous vivez deux ans et demi dans un tel lieu, vous finissez par perdre la notion du temps, la notion du bien et du mal, vous n’avez plus de repères.

 

LEA : D’après vous qui sont les coupables ou les responsables de cette situation ?

ME : Les vrais coupables sont les entreprises qui gèrent les déchets. La société française est constituée de consommateurs dont cette activité n’est pas le métier. Les entreprises dont c’est le boulot essayent de culpabiliser l’ensemble de l’opinion publique en expliquant qu’elles récupèrent les ordures de la société de consommation, et donc que tout le monde est responsable de cette situation. Elles se donnent ainsi bonne conscience à peu de frais et encaissent de substantiels profits grâce à cette activité juteuse sur le plan économique. Les citoyens et les citoyennes de la planète commencent à s’éveiller à ces problèmes de malbouffe, de gaspillage et de pollution. Nous sommes dans un système de surconsommation, mais le gestionnaire n’a pas su ou voulu s’adapter, anticiper et informer. Il préfère réduire les coûts et engranger le pactole ! Aujourd’hui, très clairement, le gestionnaire spécule sur les déchets. Le scandale des incinérateurs et des méthodes archaïques d’enfouissement a des impacts terribles sur l’environnement et engendre des problèmes sanitaires qui risquent de s’accroître avec le temps. Effectivement, pour l’instant, nous manquons de recul mais la triste réalité est déjà en train de nous rattraper. Les déchets à ciel ouvert sont dramatiques. Pour moi, certes le consommateur est responsable, mais le gestionnaire des déchets est le vrai coupable. Si l’exploitant n’est pas capable de faire ce travail correctement et bien, il ne le fait pas !

 

photo-2-cannes-film-festival-2013-eco-redim.jpgLEA : Quelles ont été les réactions suite à la projection du film ?

ME : De la part de Veolia, multinationale chargée de gérer le site de La Glacière, les avis sont mitigés. Il semble que certaines personnes travaillant au siège de l’entreprise à Paris aient pris conscience du problème. A l’ère de la communication mon film documentaire ne leur fait pas une bonne pub ! En revanche, les responsables de Veolia présents sur le terrain dans la région Provence Alpes Côtes d’Azur expliquent -sans rire- que le film est un documentaire bidouillé avec des images truquées. Ils minimisent la gestion catastrophique des déchets en proclamant à qui veut l’entendre que les produits enfouis sur le site sont des produits normaux qui ne présentent aucun risque pour l’environnement. On prend les paris ?

La mairie de Cannes ne se sent pas concernée et renvoie systématiquement les auteurs de mails qui demandent des explications vers la direction du festival de Cannes (NDLR : notre journaliste confirme, puisqu’il a lui-même tenté l’expérience et possède le mail de réponse de la mairie de Cannes renvoyant vers la direction du festival international de cinéma).

Quant à la direction du festival de Cannes, elle m’accuse d’avoir moi-même apporté la moquette dans la décharge pour créer le scandale. J’ai du subir les foudres de son délégué général, Thierry Frémaux, à longueur d’interviews. En effet, dans le film, nous montrons que la moquette rouge qui recouvre les marches du palais du festival de Cannes, est changée trois fois par jour durant la manifestation, alors qu’elle a à peine servi ! Chaque changement de moquette coûte plus cher que le salaire d’un mois pour un smicard.

Le monde du cinéma a appelé au boycott du film. Il y a d’ailleurs eu des pressions sur certains propriétaires de salles pour qu’ils ne passent pas Super Trash.

En revanche, il y a eu un bon relais de mon travail dans les médias. J’ai eu de bonnes critiques notamment de la part du magazine Le Point et des journaux Libération et LeMonde. On a parlé du film également sur les chaines de télévision comme France 5, BFM et Arte. (NDLR : on peut noter la relative discrétion de Canal+ sur le sujet. Il est vrai que la chaine possède quelques intérêts avec le monde du cinéma et couvre largement le festival de Cannes).

Ce qui m’a fait chaud au cœur c’est de voir l’engouement que le film a suscité sur la blogosphère et dans la presse sociale. C’est génial et cela montre que les gens ne sont pas dupes et commencent à se sentir concernés par tous ces problèmes de société !

 

LEA : Quel est le nombre de salles de cinéma où est projeté Super Trash ?

ME : Lors de sa sortie le film a été à l’affiche dans sept cinéma contre neuf actuellement. Nous espérons que le chiffre va progresser malgré les pressions exercées pour empêcher la projection de Super Trash !

 

LEA : Et combien d’entrées espérez-vous faire ?

ME : A présent nous sommes aux alentours de 10 000 téléspectateurs mais nous aimerions atteindre 50 à 60 000 entrées. Nous allons aussi essayer de sortir le DVD quatre mois après l’exploitation commerciale du film.

 

photo-3-super-trash-le-film-martin-esposito-in-the-trash-redim.jpgLEA : Y-a-t-il eu des avancées sur le plan du traitement et du suivi de la décharge de La Glacière pour dépolluer le site maintenant qu’il est fermé ?

ME : Non aucune amélioration, aucune avancée ! Le siège ne bouge pas, en tout cas pas officiellement. Ce qui m’a heurté lors du tournage c’est de constater que les salariés qui ont travaillé sur le site n’avaient aucune formation et aucune information sur les dangers qu’ils encouraient et sur les précautions à prendre. Il y a plus de protocole dans unecuisine de restaurant que dans une décharge !

A la fin du film, on assiste enfin à la fermeture du centre d’enfouissement technique de La Glacière. Mais la situation ne s’est pas améliorée pour autant, car depuis tous nos déchets sont transportés par camion au centre de Septème-les-Vallons vers Marseille (NDLR : sur le site Internet de la ville lorsque vous cliquez sur « traitement déchets » ou « décharges » dans l’onglet « nature et environnement » rien n’apparait…). Il s’agit d’un Super Trash 2 ! Maintenant, nos déchets coûtent encore plus chers puisqu’ils sont acheminés plus loin. A noter également qu’à quelques kilomètres du site de La Glacière s’est ouvert une nouvelle décharge mais réservée uniquement aux déchets inertes. Ce site n’est pas un centre de tri, d’où le transport de nos déchets ailleurs.

 

photo-5-supertrash-trash-red-carpet-from-cannes-film-festival-redim.jpgLEA : Qu’est-ce qui vous a le plus choqué lors de votre travail sur le terrain ?

ME : L’incroyable gaspillage de nourriture ! Et puis, il y a eu ce jour terrible où l’on a apporté des cercueils d’enfants. Au début, quand ils sont arrivés, j’ai pensé que c’était un reste de stocks qui n’avait pas été vendu ou qui présentait des défauts… mais j’ai aperçu des ossements, des restes de vêtements et des cheveux alors qu’ils étaient en train d’être brisés par les Bulldozers pour être mélangés aux déchets. Ces cercueils n’étaient pas vides ! Je ne pouvais pas le croire. J’ai tourné la tête par pudeur, par respect. C’était une vision horrible, un cauchemar éveillé. Comment une société dite civilisée peut-elle tolérer ça ???

 

LEA : Quelles ont été les réactions au film ?

ME : D’abord je suis content car les premiers retours sont bons. Les choses vont peut-être changer pour le festival de Cannes. Il y aura sans doute un soin plus grand pour éviter les dépenses inutiles. Enfin on peut l’espérer ! Quant à Veolia, tôt ou tard, ils vont devoir rendre des comptes. Cependant, le retraitement du site et les mesures de dépollution auront un coût énorme.

 

LEA : Existe-t-il des solutions plus écologiques pour le traitement des déchets ?

ME : Il est indispensable que les consommateurs fassent attention à leurs achats, qu’ils trient au maximum leurs déchets et qu’ils mettent la pression sur les groupes industriels chargés d’exploiter les décharges. Il faut que les gens essaient de ne pas surconsommer l’eau, la nourriture et tous ces objets de la vie courante qui ne sont pas forcément nécessaires.

 

photo-6-super-trash-redim.jpgLEA : Que retirez-vous de cette expérience sur le plan personnel ?

ME : Pour être honnête, dans ma tête je suis encore dans Super Trash. Je vis cette aventure au présent. On n’est pas des bœufs ! On n’est pas des êtres inconscients ! Les gens sont de plus en plus révoltés de ce qui se passe. Les hommes ne sont pas des moutons. Nous devons lutter contre les injustices, contre les dégradations de l’environnement et de nos conditions de vie qui n’ont pour seuls motifs que les supers profits d’entreprises désincarnées et de quelques puissants. Nous devons réagir, un peu comme notre corps quand il est malade. J’ai été touché par la réaction des gens suite à mon travail. Ils m’ont généralement aidé, encouragé et félicité. Contrairement à ce que l’on pense, les personnes soutiennent les causes justes. Ils ne sont pas amorphes. Je me suis rendu compte que je n’étais pas seul, qu’il y avait du monde derrière moi. Cela fait du bien après quelques moments de doutes et de grande solitude. Le mouvement est enclenché, nous allons réussir à dépasser ce système archaïque. Il ne faut pas avoir peur de se battre, d’afficher ses convictions, de prendre des risques pour avancer et changer le monde.

 

LEA : Et quelle leçon tirer pour notre société dite « moderne » ?

ME : Il ne faut pas tomber dans certains pièges de la sémantique : modernité ne rime pas obligatoirement avec progrès ! Réduire notre consommation ne nous entraînera pas dans la régression comme certains responsables politiques ou économiques essaient de nous le faire croire. Ils agitent cet argument - comme d’autres agitent un épouvantail - pour faire peur !

Les déchets sont le fruit de notre existence, changeons notre existence surtout avec l’augmentation de la population mondiale. Nous sommes des êtres responsables nous devons agir en conséquence.

 

LEA : Avez-vous une idée du thème de votre prochain film ?

ME : Forcément un Super Trash 2 ! Cela pourrait être un constat de l’après Super Trash ! Mais j’ai aussi envie de réaliser d’autres films sur d’autres scandales, sur d’autres injustices. La liberté et la justice n’ont pas de prix, et si par hasard ils en ont un, nous devrions tous être prêts à le payer !

 

LEA : Quelle expression résume le mieux votre état d’esprit ?

ME : « C’est le cœur qui bat qui amène le sang au cerveau et pas le cerveau qui demande au cœur de battre ! »

 

Propos recueillis par Emmanuel GAIGNAULT.   Photos : Copyright Martin Esposito


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Un reporter engagé

 

« Martin Esposito revient sur les lieux de son enfance, maintenant ensevelis par une gigantesque décharge. Il décide de s’y installer et d’y vivre. Petit à petit les employés de la décharge lui révèlent les secrets de cette « zone », comme l’enfouissement des fûts d’arsenic, et le trajet du lixiviat, ce poison mortel qui s’écoule à travers une rivière sauvage jusqu’à la mer ».

Lien Internet : http://www.supertrashlefilm.com/

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Un jeune réalisateur

 

« Martin Esposito est né le 24 septembre 1977 à Grasse dans les Alpes-Maritimes. Il quitte la France à 15 ans pour vivre à Hawaii et suivre une carrière sportive de haut niveau dans le windsurf. Il parcourt le monde pour les compétitions et pour des reportages photos. Il rentre en France à 22 ans pour se consacrer à ses passions : la photographie et le cinéma. Il fait d’ailleurs sa première apparition au cinéma à l’âge de 10 ans dans le rôle principal du court-métrage « La Strada Del Sol » de Philomène Esposito, sélectionné à Cannes. Il multiplie par la suite les rôles dans des courts et longs-métrages, en passant par des téléfilms français. La photographie et son engagement le poussent en parallèle à réaliser de nombreux reportages. Il revient au cinéma comme auteur-réalisateur avec son premier court-métrage « Le couloir », puis « Jardin Secret ». En 2012, il réalise son premier long-métrage « Super Trash ». Comme il le dit lui-même : « Pour moi les pollueurs étaient les gros pays comme la Chine et les USA…Et ça me rassurait de le croire. »

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Un témoin de notre époque

 

2009 : Reportage sur un village géorgien. Six mois après la guerre, entre Gori, à 70 km au nord-ouest de Tbilissi et Tskhinvali capitale de l’Ossétie du Sud.

2009 : Reportage à Dubaï sur les travailleurs pakistanais touchés par la crise de l’immobilier.

2008 : Reportage à Naples sur « La guerre des poubelles ».