Préambule n°1 :
Les habitués du blog connaissent mon avis (récent) sur l'élection comme simulacre de démocratie. Tant qu'il y aura des élections, toute démocratie sera impossible à mettre en place, étant entendu que l'élection porte en elle la dérive oligarchique vers laquelle elle conduit. En élisant, on choisit le meilleur candidat (étymologiquement, c'est aristocratique, comme démarche), comme on ne connaît pas personnellement les candidats, on choisit en fonction de ce que les médias nous présentent et les médias ne sont plus objectifs (l'ont-ils jamais été ?), car financés par des groupes industriels qui n'ont que faire de la démocratie. Pour ne rien arranger, notre mode de scrutin est parfaitement idiot et ne permet aucune nuance, c'est la fête aux partis, aux votes utiles, aux alliances stratégiques, et la négation de toute forme de débat d'idées.
Tout cela pour dire que si je vote, c'est du bout des doigts parce qu'on n'a plus que ça pour se tenir propre. Je ne me fais aucune illusion sur l'issue de tout ceci, y compris si c'est le candidat que j'ai choisi qui devient président, ce qui est peu probable.

Préambule n°2 :
J'ai toujours voté à gauche. Je ne vais pas vous la jouer celui qui a pris du recul et analysé objectivement le programme de chaque candidat et qui produit un avis scientifiquement indubitable. Autrement dit, ce billet représente une opinion, mais en aucun cas une consigne de vote ou une Vérité indiscutable. Je respecte vos choix s'ils sont différents du mien, et je cherche moins à vous convaincre de voter comme moi qu'à me convaincre moi-même de voter comme je vais le faire en fonction de ma propre grille d'analyse.
Ceci étant dit, vous avez pu voir en début de cette campagne un certain engagement de ma part pour le candidat malheureux à la primaire EELV, Nicolas Hulot, jugé trop à droite par une majorité d'écologistes. Je m'apprête à voter maintenant beaucoup plus à gauche. Tout simplement parce que je crois que le clivage gauche/droite n'a plus aucun sens dans un monde pareillement soumis aux contraintes naturelles. Cela donne j'espère, un peu plus de poids à mon avis que si j'étais un militant engagé dans l'un ou l'autre des partis.

Mais alors pourquoi voter ?
La première bonne question à se (me) poser, c'est pourquoi je vote dans ces conditions ? Si je suis à peu près persuadé que ça ne changera rien, et que je n'ai foi dans un aucun des candidats que le "système électoral" me propose, le plus significatif ne serait-il pas de voter blanc ou de m'abstenir ?
Je ne vous apprends rien en vous disant que les votes blancs ou nuls n'ont aucun impact sur l'élection telle que nous la pratiquons. Les candidats vont, au mieux, s'inquiéter de l'abstention le soir de l'élection en prenant une mine grave (surtout les perdants qui trouvent là une bonne façon d'éluder leur défaite). C'est une des (nombreuses) preuves que l'élection telle que nous la pratiquons n'a aucun sens démocratique.
Ne pas voter, ou ne pas m'exprimer me semble cependant moins porteur de sens qu'un bulletin. La portée contestataire du vote blanc ou nul est très discutable. Qui va savoir si je suis allé à la pêche ou si je veux renverser la république ? Qui s'en préoccupe ? Certainement pas les hommes politiques, ni les médias.
Par ailleurs, ne pas voter, c'est voter pour celui qui gagne, et ça me ferait chier de donner ma voix à quelqu'un par défaut. Ce n'est pas la conception que je me fais de ma responsabilité citoyenne (même si nous ne sommes qu'électeurs, habilités à choisir nos maîtres, et non citoyens, au sens strict). Encore une fois, j'entends bien les arguments de ceux qui choisissent l'abstention. Ils sont recevables. Mais je ne les fais pas miens.

Comment j'ai fait mon choix ?
Je vote donc. Du bout des doigts, et avec beaucoup d'esprit critique et peu d'illusions. A quoi va servir ce vote ? Certainement pas à influencer la politique de mon pays, qui est déjà toute tracée par des puissances bien supérieures à la parodie de démocratie que nous avons. Que mon candidat fasse 2, 15, 30 % , qu'il passe au deuxième tour, voire devienne président n'y changera rien : la puissance de feu industrielle et médiatique fera en sorte que les meilleures idées soient inapplicables si elles ne vont pas dans le sens de "plus de pognon pour toujours les mêmes poches".
Regardons les choses en face : si des progrès notables ont pu être accomplis en matière de droits de l'Homme, de répartitions des richesses, d'égalité,... en certains endroits, c'est toujours au détriment d'un autre peuple, d'une autre classe sociale, d'autres pauvres plus loin, moins visibles. Il reste à parcourir un chemin monstrueux pour que tout le monde mange à sa faim, et ait une vie décente partout dans le monde. Aucun système politique humain fonctionnel ne laisserait des gosses crever de faim à l'autre bout du monde tout en permettant de chauffer des piscines et laver des voitures ici.
La bataille à mener, d'abord, c'est celle de la prise de conscience de cet état de fait : nous ne sommes pas en démocratie et toutes ces inégalités ne sont pas "normales", ni même inévitables. Il n'y a absolument aucune raison pour qu'un seul gosse crève de soif ou de faim quelque part. Aucune. Pourtant, moi, comme les autres, j'oublie volontiers cette horreur et participe au massacre en consommant plus que ma part sans me soucier des impacts planétaires.
J'enfonce des portes ouvertes, je suis politiquement correct, comme dirait Bénabar. Et je vous emmerde.

Il faut que certains mots soient prononcés, il faut que des graines soient semées dans les consciences. Si aucun candidat ne propose la décroissance, le revenu de vie, une création monétaire distribuée, la démocratie réelle, certains au moins s'en approchent, ou utilisent des mots-clés qui germeront plus tard dans les esprits. Je crois, de plus en plus, à la puissance dévastatrice des mots. Ceux qui sont utilisés contre nous, pour nous donner des illusions (démocratie, développement durable, ...) mais aussi ceux qui éveillent les consciences (décroissance, assemblée constituante, ...).
Faire entendre ces mots dans les journaux télé, les faire découvrir au monde, c'est la première bataille à mener. Une sorte de contre-opération de comm' pour rééquilibrer les choses.

Deuxièmement, si personne ne propose ce que je souhaite, qui est le plus apte à l'accepter (éventuellement à son corps défendant) ? Si ça doit passer par une révolution citoyenne, sera-t-elle plus facile à mener à bien sous un régime autoritaire ou ouvert ? Quels outils aurais-je à ma disposition pour aller vers mon idéal sous Sarkozy, sous Hollande ? Internet sera-t-il plus ou moins bridé ? La liberté de manifester, de se réunir, de publier des informations, d'avoir des initiatives locales, de participer à des mouvements associatifs est-elle mieux garantie à droite ou à gauche ?

Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent, mais sur le papier, il n'y a pas photo : Jean-Luc Mélenchon est à la fois le plus efficace et audible en matière d'écologie, de décroissance, de démocratie, ... Et le plus "ouvert" à autre chose par la suite, avec ou sans lui.

Encore une fois, je ne suis pas dupe, et Mélenchon n'est pas le Messie. Sa proposition d'assemblée constituante élue pour l'élaboration d'une sixième république est à la fois encourageante et tellement limitée. S'il a pensé à interdire la possibilité à ses membres de se présenter aux futures élections, il les désigne par élection, reproduisant le problème à l'infini.
S'il annonce vouloir botter les fesses de la finance, c'est en restant dans un cadre de création monétaire centralisée et confisquée par quelques-uns.
S'il refuse d'employer le mot "croissance" dans ses discours, des relents productivistes émanent de ces propos, et font fi de l'urgence écologique.

Je sais tout ça. Mais mes deux objectifs (faire prononcer des mots obus à la télé, et installer un terrain propice à "autre chose" de plus démocratique) sont atteints avec le Front de Gauche mieux qu'avec toute autre force politique aujourd'hui. Toute autre ambition dans un cadre électoral n'aurait d'ailleurs pas de sens, puisque je le répète : aucune élection ne pourra changer quoi que ce soit par elle-même.

J'ajoute que dans cette campagne misérable, au plus bas niveau du caniveau, il n'y en a qu'un qui a surclassé les autres, sur la forme comme sur le fond. Plus personne ne conteste qu'il a fait la meilleure campagne, avec une dignité et un niveau culturel qui dénote vraiment par rapport aux autres.

Je vais donc voter Mélenchon au premier tour, et le candidat le plus à gauche au second.
J'essaierai de répondre à vos éventuelles contestations de ce choix en commentaire.

 

Voir en ligne: http://merome.net/blog/index.php?post/2012/04/06/Chroniques-pr%C3%A9sidentielles-Et-mon-choix-se-porte-sur