Le dernier souffle du Che... 9 octobre 1967, La Higuera, Bolivia

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Le Lot en Action, par Emilio Camillo, article publé dans le n° d'octobre (n°114), mis en ligne le 31 octobre 2017

Culture le dernier souffle du che guevara1La porte s'ouvre brutalement. Un soldat, mitraillette à la hanche, entre d'un bond dans la chambre.

« Assieds toi ! », hurle-t-il à l'homme blessé, allongé sur un lit de camp.

« Pourquoi, puisque tu es venu pour me tuer... » lui est-il répondu calmement, pendant que deux grands yeux noirs le fixent et le mettent à nu.

« Non ! » s'exclame le soldat d'une voix affolée. « Assieds toi ! »

L'homme allongé ne bouge pas. Les yeux baissés, en évitant de regarder le prisonnier, le soldat fait mine de repartir. Au seuil de la porte, il s'arrête un instant, fait un pas hésitant, puis brusquement se retourne et lâche une rafale assourdissante. L'homme alité, touché de deux balles, a quelques soubresauts rapides et pousse un râle d'agonie. Un officier fait irruption dans la pièce, achève le mourant d'une balle de revolver dans le cou et ressort aussitôt, suivi du soldat à l'arme encore fumante. Ses traits crispés et son regard absent trahissent son désarroi.

Il sait qu'il hait cet homme à la barbe hirsute et aux cheveux bouclés, comme tout bon soldat hait ceux que ses supérieurs lui ont commandé de haïr. Comme tout bon soldat, il sait qu'il a obéi aux ordres d'éliminer un homme, pareils aux ordres que cet homme qui gît maintenant immobile, la bouche à peine fermée et les yeux grands ouverts, put un jour donner quand il avait le pouvoir de le faire.

Mais il ne comprend pas pourquoi les choses ne se sont pas passées normalement, comme avec les autres prisonniers, qui toujours obtempèrent docilement, espérant peut-être une ultime intervention miraculeuse. Celui-là aussi, il l'aurait fait asseoir, puis mettre debout, il l’aurait traîné dehors jusqu'au mur en briques maculé de coulures brunâtres, il aurait reculé de cinq pas et il aurait déchargé son arme rageusement, en insultant la mère de sa victime expiatoire, d'un cri aigu de tapir qui se veut jaguar, pauvre exorcisme impuissant et vain, devant le prince des ténèbres en majesté, qui manipule ce monde et ses chétives créatures.

Mais le peu d'honneur militaire qu'il lui restait aurait été sauf, il n'aurait pas exécuté un homme blessé, allongé dans un lit. Maintenant il sait qu'il sera pour toujours hanté par ce regard lucide et implacable, par cette voix douce et ferme, et ce vague sourire énigmatique. Il sait confusément qu'à la prochaine permission, il apprendra dans les journaux et en fréquentant les gens du peuple dont il est issu, qui était vraiment cet homme fier, quel était son combat, ce qu'il représentait pour des millions de gens, et que lui, simple soldat armé d'une mitraillette et préposé aux basses œuvres, vient d'en faire un être de légende.

Il sait qu'il n'aura pas d'autre choix que de continuer à jouer les soudards, d’être le tortionnaire muet et servile de la classe dominante, en échange de cet amer sentiment de puissance éphémère qu'une arme de guerre procure chez les esprits faibles, surtout quand elle est brandie vers encore plus faible que soi. Il aura assouvi l'éternelle violence venue du fond des âges, qui ronge le cœur des hommes, et que le port de l'uniforme, abjectement légitime.

Jusqu'à ce que ses maîtres un jour l'abattent à son tour, l'accusant de la rage, quand ils n'auront plus besoin de lui et qu'ils devront se refaire une moralité.

Pourquoi ce salaud n'a-t-il pas voulu s'asseoir ?

 

 

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Commentaires

  • Jean-Jacques M'U
    Très beau texte. Il est de qui ?.. Je ne trouve pas.
  • boux
    • 2. boux Le 15/11/2017
    @ Jean-Jacques : il est signé de Emilio Camillo (c'est en première ligne de la page), qui est un pseudonymes de l'un des plus anciens rédacteurs du LEA. Te donne ses coordonnées par mail ou tel si cela t'intéresse. Laurent.